Changer d’emploi plutôt que de domicile

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Le Forum Vies Mobiles publiait, début de cette année, un rapport intitulé « Mercato des postes ». Sous-titré « Vers un droit à l’échange de postes », ce rapport met en exergue une évidence : instaurer un système d’échange d’emplois entre personnes exerçant des fonctions similaires serait bénéfique tant aux personnes concernées qu’aux employeurs et à la société dans son ensemble !

Il convient de le reconnaître : on peut ressentir un petit sentiment de frustration quand on constate que d’autres ont mené un travail de réflexion que l’on avait juste esquissé de son côté … Mais c’est aussi et surtout très enthousiasmant de constater que, d’une part, son idée n’était pas complètement pourrie et que, d’autre part, les personnes qui l’ont développée de leur côté l’ont fait avec brio.

Il y a de cela une vingtaine d’années, face à certaines injonctions simplistes à « déménager pour se rapprocher de son travail », Canopea avait proposé, sans grand succès (et sans y mettre beaucoup d’énergie, reconnaissons-le), un concept de « bourse d’échange » avec pour objectif de susciter des changements d’emplois plutôt que des déménagements.

Un problème qui n’est simple qu’en apparence

En Belgique, selon la dernière enquête fédérale de 2025, les déplacements domicile-travail représentent 16% des trajets réalisés, mais un tiers (32%) des distances parcourues par les adultes. Ce qui s’explique par le fait que la distance moyenne du trajet domicile-travail est importante (de l’ordre de 20 km). La plupart de ces déplacements se font encore en voiture, malgré une belle progression du vélo observée sur les 20 dernières années. Le chiffre moyen de 20 km cache bien sûr de grandes disparités. Beaucoup de personnes parcourent de très longues distances pour se rendre au travail – et y consacrent donc beaucoup de temps. Il pourrait certes être intéressant, pour certaines de ces personnes, de déménager pour se rapprocher de leur lieu de travail. Cependant :

  • pour les personnes qui vivent en couple, les deux partenaires travaillent souvent à des endroits différents : un déménagement qui produit un effet positif sur les déplacements d’un des partenaires (réduire la distance domicile-travail, rendre le déplacement plus simple, réalisable avec d’autres modes que la voiture …) peut engendrer un effet négatif pour l’autre partenaire ;
  • quand on a des enfants bien intégrés dans leur environnement social et scolaire, un déménagement peut être vécu de manière traumatique par ceux-ci ;
  • au cours d’une vie, on peut être amené, durant une période plus ou moins longue, à épauler une personne proche (malade, âgée …) ne vivant pas sous le même toit que soi et avoir envie et/ou besoin de ne pas trop s’en éloigner ;
  • on peut également (et cela est tout à fait légitime) être attaché à une région, se « sentir bien » dans un village, dans une ville pour des raisons tout à fait personnelles (réseau d’ami·e·s, aménités, offre culturelle, milieu naturel …)

Lagardère ira à toi

Le problème est donc bien plus complexe qu’il peut y paraître à première vue. Déménager pour se rapprocher du lieu où on exerce son activité professionnelle est une des solutions possibles pour diminuer la pénibilité des trajets domicile-travail et réduire son impact environnemental. Cette solution dit aussi quelque chose de la représentation sociale du travail rémunéré, très valorisé – et occupant dès lors une place centrale dans nos vies et dans nos modes de pensée.

On peut également envisager de renverser la logique, en écho à une réplique culte pour les amateur·ice·s de vieux films de cape et d’épée (« Si tu ne viens pas à Lagardère, Lagardère ira à toi ») : si tu ne te rapproches pas de ton lieu de travail, ton lieu de travail se rapprochera de toi. Cette idée est déjà appliquée : plusieurs initiatives de systèmes de changements de postes existent en France depuis une dizaine d’années (Jeekan, Weexjob, 1 km à pied …). Du fait du cadre juridique existant, leur portée demeure cependant relativement faible.

Ce renversement de logique est également à la base de l’initiative du Forum Vies Mobiles (FVM, think-tank français mis en place par la SNCF) qui « porte une proposition innovante, pragmatique et rapidement mobilisable : instaurer un droit à l’échange de postespour réduire les déplacements domicile-travail sans faire déménager ni les salariés ni les entreprises, et sans créer d’infrastructures nouvelles ».

Le FVM a étudié cette proposition sous ses différentes facettes :

  • le potentiel réel (volume d’emplois concernés) de la proposition ;
  • sa désirabilité ;
  • ses bénéfices (pour les personnes, les entreprises, la société et l’environnement) ;
  • sa praticabilité (du point de vue légal et de sa mise en œuvre).

La synthèse du remarquable travail de recherche du FVM est téléchargeable ici.

Un potentiel insoupçonné

Un important travail d’évaluation a été mené par le chercheur Yoann Demoli sur base de données nationales (lieu d’emploi, lieu de résidence, profession…). Après avoir supprimé un certain nombre d’entrées pour rester dans des hypothèses conservatrices, ce sont les profils de 20,6 millions de personnes (soit 69% du salariat français) qui ont été analysés. Au final, 3,9 millions de Français·e·s pourraient échanger leurs postes par paires. Parmi les professions les plus concernées, près de 300 000 employé·e·s du commerce pourraient échanger leur poste (soit 22% des salarié·e·s du secteur), 65 000 magasinier·ère·s qualifié·e·s (soit 36 %), près de 50 000 agent·e·s hospitalier·ère·s (soit 24 %) et près de 79 000 professeur·e·s des écoles (soit 18%). Il est intéressant de noter que ces personnes exercent leur métier sur site et ne peuvent que très marginalement télétravailler.

Dans les grands groupes, le potentiel est colossal. À titre d’exemple, l’étude quantitative montre que, dans une entreprise publique spécialisée dans l’acheminement par voie postale, dans une grande banque nationale et dans un grand groupe de la restauration collective, près d’un salarié sur cinq pourrait échanger leur poste au sein même de leur organisation. Dans une enseigne de la grande distribution, un quart des salariés pourraient échanger leurs postes par paire !

Un plébiscite général, des bénéfices appréciables

80 % des Français·es sont favorables à la création d’un droit à l’échange de postes. Les personnes tout à fait opposées sont ultra-minoritaires (5%).

De plus, le soutien au droit à l’échange de postes est très homogène dans la population, avec au moins trois quarts d’opinions favorables dans chacune des sous-catégories étudiées par OpinionWay (âge, genre, catégorie socio-professionnelle, lieu de résidence …). Elles transcendent même les clivages partisans, le droit à l’échange de postes étant soutenu largement par les électeurs d’Emmanuel Macron (82%), de Jean-Luc Mélenchon (81%) et de Marine Le Pen (79%) ou par les abstentionnistes (79%). Les indépendants (chefs d’entreprise, commerçants et artisans) soutiennent également la mesure à 81%.

Au-delà de l’adhésion de principe, 61% des personnes actives se déclarent personnellement intéressées par un échange de postes avec quelqu’un exerçant le même métier.

Sur le plan des bénéfices individuels, on peut pointer :

  • une diminution moyenne de 47% des temps de trajet pour les personnes concernées ;
  • une augmentation de 34 min de temps libre par jour de travail ;
  • une économie annuelle de 1 500 € en frais automobiles par les salarié·e·s utilisant leur voiture pour se rendre au travail ;
  • un travail dans sa commune de résidence pour plus de la moitié des personnes concernées par l’échange ; les distances domicile-travail moyennes seraient proches de 8,7 km contre environ 23,8 km aujourd’hui ;
  • 75% des personnes concernées auraient des déplacements de moins de 10 km, lesquels seraient donc plus aisément réalisables en modes actifs.

Pour explorer le report modal induit, une hypothèse conservatrice a été utilisée : le FVM a considéré que les salarié·e·s ayant échangé leur poste se déplaceraient sur leur nouveau trajet avec le même mode que le faisaient les actif·ve·s français·es en 2018-2019 pour chaque gamme de distance.

Si toutes les personnes pouvant échanger leur poste le faisaient, 2,1 milliards d’euros de carburant seraient économisés, ce qui représente 0,3% des importations françaises en 2024 (tous secteurs confondus).

Les bénéfices environnementaux pourraient atteindre 2,9 millions de tonnes de CO2 par an, soit l’équivalent des émissions annuelles de la population de Strasbourg.

Un cadre à établir

Le Forum Vies Mobiles propose de faire entrer ce droit dans la législation en donnant l’initiative de l’échange aux salarié·e·s eux-mêmes. Ce sont elles et eux, en effet, qui connaissent leurs contraintes personnelles : lieu du travail du conjoint, trajets vers l’école, localisation de la salle de sport, nécessité d’aider ou accompagner un proche ou de se rendre régulièrement dans un établissement de santé, etc.

L’employeur pourrait bien évidemment refuser un échange dans certains cas. La loi prévoirait le champ de pertinence (procédure de licenciement en cours, embauche récente, non-équivalence des postes …), les motifs de refus (confidentialité, responsabilités …) et les modalités d’application (délai de réponse, délai de rétractation du salarié …).

La mise en œuvre de la mesure est simple et rapide :

  • une loi pour faire de l’échange de postes un droit des salarié·e·s ;
  • la création d’une plateforme numérique d’échange, regroupant près de 30 millions d’actif·ve·s, pilotée par l’État (coût estimé : 10 millions d’euros pour sa création et 5 millions €/an pour son fonctionnement et sa maintenance).

Pour conclure, citons le Forum Vies Mobiles : « Le mercato des postes est ainsi une mesure capable d’améliorer concrètement la vie quotidienne de millions de personnes : opérationnelle rapidement, peu coûteuse, écologiquement efficace et fortement désirée par les citoyens. »

C’est quand qu’on s’y met ?


Crédit image illustration : Adobe Stock

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