Dépendance aux intrants agricoles : une triple peine

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Primaire ou secondaire ?

Il est d’usage de classer les activités économiques en trois secteurs1. Primaire : les activités qui produisent des matières premières – telles l’agriculture et la pêche – et les industries extractrices. Secondaire : les industries transformatrices de matières premières. Tertiaire : les activités ne relevant d’aucun des deux premiers secteurs (commerce, transport, banque, etc.).

L’affaire semble entendue : les activités du secteur primaire tirent leurs productions soit du sol pour l’agriculture, soit du sous-sol pour les industries extractrices, soit des océans, mers et rivières pour la pêche. Toutefois, un chiffre en particulier permet d’évaluer le caractère « primaire » de l’agriculture wallonne : la part des consommations intermédiaires vis-à-vis de la production totale.

En 2023, la valeur de la production agricole et horticole wallonne était de 2,67 milliards d’euros quand les consommations intermédiaires s’élevaient à 1,52 milliard d’euros2, soit une part de 57%. Un chiffre qui reflète les statistiques disponibles pour les dix dernières années (2015 à 2023) : c’est-à-dire une stabilisation de la part des consommations intermédiaires de l’agriculture wallonne aux alentours de 60% de la production.

Intensification des consommations intermédiaires

Les chiffres wallons disponibles en ligne ne couvrant pas la période antérieure à 2015, nous nous basons sur la situation française pour apprécier l’évolution historique de ce chiffre. D’un peu plus de 20% en 1950, la part des consommations intermédiaires double en vingt ans pour atteindre près de 40% en 1970 avant de continuer à augmenter sur les deux décennies suivantes et de passer à 50% en 1990. Ce chiffre se stabilise ensuite autour de 60% jusqu’en 2023 (dernière valeur disponible)3.

Cette évolution est le reflet de l’industrialisation croissante de l’agriculture depuis la sortie de la Seconde Guerre mondiale. Il en ressort que celle-ci relève de moins en moins d’une activité productrice de valeur à partir du sol (secteur primaire) et de plus en plus d’un « processus de transformation d’intrants »4 (secteur secondaire).

En quoi consistent plus précisément ces consommations intermédiaires (ou intrants) ? Au niveau wallon (pour l’année 2023)5, les aliments pour animaux représentaient plus d’un tiers de ces intrants (36%), le trio « engrais – semences – produits phytosanitaires » près d’un quart (23%), la mécanisation environ un cinquième (21%) et l’énergie un peu moins d’un dixième (8%)6. Le reste est composé des frais de vétérinaire (5%) et d’autres biens et services (7%).

Graphe de répartition des consommations intermédiaires en Wallonie en 2023

À noter qu’il s’agit ici des chiffres régionaux. La structure des consommations intermédiaires varie évidemment selon le type d’exploitation. Pour les exploitations orientées « grandes cultures », la part des engrais, semences et produits phytosanitaires atteint 64% des charges opérationnelles affectées7 quand les frais de cheptel sont de 10% alors qu’à l’inverse, pour les exploitations orientées « bovins », les frais de cheptel dépassent les 70% tandis qu’engrais, semences et produits phytosanitaires tournent autour de 15%8.

Une triple peine

Ce constat d’une agriculture éloignée du sol et hautement consommatrice d’intrants doit s’interpréter non pas comme une dérive – un détournement accidentel – mais comme un choix technique et politique – l’agriculture industrielle plutôt que l’agroécologie – avec des répercussions concrètes.

D’abord, le poids des intrants contraint le revenu des agriculteurs et des agricultrices. Une fois déduite la valeur des consommations intermédiaires de la production et des aides, le reste disponible doit permettre de couvrir les charges foncières et financières ainsi que le travail salarié avant de rémunérer la main-d’œuvre familiale. Plus la part des consommations intermédiaires est importante, plus le revenu de la main-d’œuvre familiale est contraint dès lors que les autres charges sont peu modulables à court terme9.

De fait, sur les quinze dernières années (2010-2024), la rémunération de la main-d’œuvre familiale n’a jamais été aussi faible qu’en 2022 (24% des charges d’exploitation calculées à l’hectare), année où les charges opérationnelles affectées culminaient à 41% quand les charges de structure correspondaient à leur moyenne entre 2010 et 2024 (36%)10.

Dès lors, la réduction de la consommation d’intrants doit être encouragée et soutenue, à la fois pour améliorer la viabilité économique des fermes wallonnes à travers la construction d’un meilleur revenu agricole, mais aussi pour s’assurer que les aides publiques ne finissent pas dans les poches des industriels qui fournissent aliments pour animaux, produits chimiques et machines agricoles11.

Ensuite, si l’agriculture industrielle se caractérise par un recours intensif aux intrants, l’agroécologie se définit à l’inverse comme visant à réduire ou à éliminer cette dépendance aux intrants et à renforcer son autosuffisance12. Plus la consommation d’intrants est élevée, plus l’environnement s’en porte mal. Pesticides et engrais sont les principaux responsables de la pollution des eaux souterraines, la mécanisation va de pair avec la simplification des paysages qui détruit les habitats, l’élevage intensif – qui dépend de l’achat d’aliments – contribue au dérèglement climatique… Les externalités négatives du modèle agro-industriel sont largement documentées. Plus l’agroécologie sera encouragée et soutenue, plus la dépendance aux intrants sera limitée et plus la nature sera protégée.

Enfin, le contexte international nous le rappelle de plus en plus fréquemment : plus l’agriculture est dépendante de l’importation d’intrants, plus le système agricole et alimentaire est vulnérable.

En 2024, un rapport mettait en évidence la dépendance du système alimentaire européen aux intrants13. Concernant les engrais, ce rapport soulignait la forte dépendance de l’Union européenne vis-à-vis des importations de gaz naturel (utilisé pour produire des engrais azotés) et de phosphates,avec des taux respectifs de97% et de 68%14.Source supplémentaire de vulnérabilité : l’Union européenne dépend d’un nombre très limité de pays pour assurer son approvisionnement en gaz naturel et en phosphates. Pour le gaz naturel, la Norvège, la Russie, les États-Unis et l’Algérie représentaient près de 60% des importations, tandis que pour les phosphates, le Maroc et la Russie couvraient plus de la moitié de l’approvisionnement15.

Autre intrant particulièrement critique en termes de dépendance : les fèves de soja et les farines de soja (utilisées pour l’alimentation animale). Les taux de dépendance aux importations étaient respectivement de 84% et de 97% pour l’année 2022-2023. Ici aussi, un nombre très limité de pays couvrait la plus grande partie des importations (85%) : le Brésil et les États-Unis pour les fèves de soja et le Brésil et l’Argentine pour les farines de soja16.

Après la pandémie de Covid-19 en 2020 puis l’invasion de l’Ukraine par la Russie en 2022, l’attaque israélo-américaine contre l’Iran et la fermeture subséquente du détroit d’Ormuz vient – encore – nous rappeler à quel point les chaînes d’approvisionnement mondialisées sont fragiles et l’autonomie stratégique européenne en matière d’agriculture et d’alimentation encore loin.


Au final, l’industrialisation de l’agriculture – qui peut se lire à travers une forte dépendance aux intrants – constitue une triple peine.

  1. Elle impacte négativement le revenu agricole et la viabilité des fermes.
  2. Elle participe à la destruction de l’environnement.

Autrement dit, elle sape les deux fondements historiques de l’agriculture : le travail humain et, au-delà du sol, l’ensemble des conditions nécessaires aux cultures et à l’élevage (disons-le clairement, la nature).

  • Elle augmente l’instabilité géopolitique et entrave l’autonomie stratégique européenne.

Sortir de cette dépendance est une urgence.

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  1. Les définitions qui suivent sont extraites du CNRTL : cnrtl.fr/definition/primaire, cnrtl.fr/definition/secondaire, cnrtl.fr/definition/tertiaire. ↩︎
  2. SPW, 2025. « Valeur ajoutée de l’agriculture ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_I_C_4.html# ↩︎
  3. Graph’Agri 2024, cité par Calame, Del’homme et Mouchet, 2025. « L’agriculture malade de ses coûts ». Les Petits Matins, p. 23-26 ↩︎
  4. Pour reprendre l’intitulé d’un chapitre de Calame, Del’homme et Mouchet, 2025. « L’agriculture malade de ses coûts ». Les Petits Matins, p. 19-29 ↩︎
  5. SPW, 2025. « Valeur ajoutée de l’agriculture ». etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_I_C_4.html# (cf. “Répartition des consommations intermédiaires en Wallonie en 2023″). ↩︎
  6. Engrais (11%), semences (6%), phytos (6%) ; travaux par tiers et assurances (12%), matériel (9%) ; carburant (5%), autres énergies (3%). ↩︎
  7. Les charges opérationnelles affectées correspondent aux dépenses qui peuvent être directement liées à une activité particulière à la différence des charges de structure qui concernent les dépenses relatives à une exploitation dans son ensemble. Les consommations intermédiaires auxquelles nous nous intéressons se retrouvent à la fois dans les charges opérationnelles affectées (aliments pour animaux, frais vétérinaires, travaux par tiers, engrais, semences) et dans les charges de structure (matériel, énergie) lesquelles comptent d’autres charges, dont les charges foncières et les salaires versés. ↩︎
  8. SPW, 2025. « Produits et charges ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_III_a-1.html# (cf. “Structure des charges opérationnelles affectées de l’exploitation wallonne selon l’OTE en 2024″) ↩︎
  9. Calame, Del’homme et Mouchet, 2025. Op. cit., p.28 ↩︎
  10. SPW, 2025. « Produits et charges ». Lien cité. (Cf. « Évolution des charges de l’exploitation wallonne par unité de SAU »). Pour comparaison, les moyennes 2010-2024 pour la main-d’œuvre familiale, les charges opérationnelles affectées et les charges de structure (en termes de charges d’exploitation calculées à l’hectare) étaient respectivement de 27%, 36% et 36%. ↩︎
  11. Pour en citer les acteurs dominants au niveau mondial : Archer Daniels Midland, Bunge, Cargill et Louis Dreyfus pour les aliments pour animaux ; Bayer, Syngenta (ChemChina), Corteva, FMC et BASF pour les intrants chimiques ; John Deere, CNH Industrial, Kubota, AGCO et Claas pour les machines agricoles (L’Atelier Paysan, 2021. « Reprendre la terra aux machines ». Éditions du Seuil, p. 68-69 ; Calame, Del’homme et Mouchet, 2025. Op. cit., p. 28-29). ↩︎
  12. Deuxième des treize principes de l’agroécologie (Terraé, 2025. « Référentiel agroécologique wallon : note de cadrage et fiches descriptives des 13 principes de l’agroécologie adapté au contexte wallon. ») ↩︎
  13. Loi et al., 2024. « Research for AGRI Committee – The dependency of the EU’s food system on inputs and their sources ». European Parliament, Policy Department for Structural and Cohesion Policies, Brussels. https://www.europarl.europa.eu/RegData/etudes/STUD/2024/747272/IPOL_STU(2024)747272_EN.pdf ↩︎
  14. Gaz naturel : 97% en 2022 contre 83% en 2021 ; phosphates : 68% en 2021. ↩︎
  15. Importations de l’UE en gaz naturel (2022) : Norvège (24,4%), Russie (15,3%), États-Unis (9,8%) et Algérie (8,3%) ; importations de l’UE en phosphates (2021) : Maroc (28%) et Russie (23%). ↩︎
  16. Fèves de soja (2022) : Brésil (50%) et États-Unis (35%) ; farines de soja (2022) : Brésil (46%) et Argentine (39%). ↩︎