Pendant des siècles, les campagnes européennes ont été façonnées par un système agropastoral fondé sur des terres non labourées, appelées incultes ou friches. Ces espaces — landes, tourbières, pâtures — n’étaient nullement abandonnés : ils constituaient le pilier de l’économie rurale. Les communautés villageoises y puisaient leur subsistance grâce à des droits d’usage ancestraux : droit de faire paître le bétail sur les champs après récolte, droit de nourrir les porcs dans les forêts de chênes, droit de couper du bois de chauffage. Ces pratiques collectives, héritées du haut Moyen Âge, permettaient à des populations entières de vivre en harmonie avec des milieux naturels riches en biodiversité.
Ces terres appartenant à tous — ou soumises à un usage partagé — couvraient encore la moitié du territoire belge en 1846. Mais ce modèle allait être profondément ébranlé.
Le démantèlement d’un patrimoine commun
Dès le 16e siècle en Grande-Bretagne, puis progressivement en Europe, le développement du capitalisme entraîna la privatisation massive des terres communes. Les paysans, dépossédés de leurs moyens de survie, migrèrent vers les villes pour alimenter la main-d’œuvre industrielle naissante. Ce mouvement dit des enclosures marqua le passage d’un droit d’usage collectif à celui de la propriété privée exclusive.
En Belgique, ce basculement fut amorcé dès la seconde moitié du 12e siècle dans les régions fertiles de Flandre et du Brabant. Les gouvernements successifs — des Pays-Bas autrichiens, puis de la Belgique indépendante — multiplièrent les ordonnances pour « mettre en valeur » ces terres jugées improductives. Une loi de 1847, adoptée en pleine crise alimentaire, autorisa la vente forcée des biens communaux. Résultat : là où les incultes représentaient encore 11% du territoire en 1840, ils n’en couvraient plus que 3,6% en 1910.
Des paysages et une biodiversité à jamais altérés
Cette transformation brutale du territoire laissa des traces écologiques profondes. Des milliers d’hectares de pelouses sèches calcaires, landes et tourbières — habitats irremplaçables pour de nombreuses espèces — disparurent sous le soc de la charrue ou sous des plantations d’épicéas. Les Hautes-Fagnes illustrent tragiquement cette évolution : en 1950, les sept neuvièmes de leurs tourbières avaient déjà été drainés et reboisés. Aujourd’hui, moins de 120 hectares de tourbières intactes subsistent en Wallonie.
Au 20e siècle, la mécanisation agricole et le recours aux intrants chimiques achevèrent de transformer des campagnes autrefois vivantes en espaces de grande production standardisée. Ce que des siècles de pratiques paysannes avaient patiemment construit — un équilibre entre usage humain et nature — fut effacé en quelques décennies au nom du progrès et de la productivité.
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