2026 démarre en trombe ! Au niveau international, Donald Trump semble pouvoir tout se permettre. Au niveau belge, de nombreuses personnes sont stigmatisées comme étant des profiteurs, parce que chômeurs de longue durée ou parce qu’invalides incapables de se réinsérer professionnellement, tandis que les contre-pouvoirs et les intellectuels sont la cible d’assauts répétés. Les attaques sont frontales, et dans un cas comme dans l’autre, on ne valorise que l’efficacité à tout prix et la compétitivité. Et s’il existait une autre voie ? Une voie qui repose sur le respect des uns et des autres, sur la culture, l’éducation, la collaboration et l’entraide ? L’histoire nous l’a montré à de maintes reprises, l’humanité gagne généralement bien plus à bâtir sur la paix que sur la confrontation !
J’ai passé une bonne partie de mes vacances de Noël plongé dans le magnifique « Le Monde d’hier – Souvenirs d’un Européen » de Stefan Zweig. Un bouquin captivant qui dépeint l’évolution de l’Europe, de la jeunesse de l’auteur dans la bonne société autrichienne de la fin du XIXe siècle, dans le « monde de la sécurité » comme il le nomme, jusqu’à la Seconde Guerre mondiale et le crépuscule de sa vie, soit « l’agonie de la paix ». On y explore tous les espoirs de la société du début du XXe siècle, persuadée que l’art, la bienveillance et le respect éviteront à l’Europe de sombrer dans un cauchemar, mais aussi toutes les désillusions de ces faiseurs de paix qui se retrouveront embarqués dans la folie furieuse et destructrice de deux guerres mondiales. On y découvre aussi comment la haine, attisée insidieusement par certains groupes d’intérêts particuliers, se propage facilement à travers la société et arrive finalement à monter les uns contre les autres, alors que la majorité n’aspire finalement qu’à vivre sereinement dans la paix et la bienveillance.
Concentration des pouvoirs, concentration des richesses
Difficile, en lisant cet ouvrage, de ne pas faire de liens avec l’évolution de la société actuelle. Les attaques contre le Vénézuéla et l’Iran, par exemple, démontrent à quel point le droit international pèse peu, finalement, quand les plus puissants décident de s’assoir dessus sans que personne n’ose lever le petit doigt. À cet égard, le fait que l’Union européenne se taise dans toutes les langues (ou, soyons de bon compte, dise que « ce n’est pas bien », mais un peu dans le vent…) est on ne peut plus inquiétant ! Si un pays peut se permettre ce genre de violation du droit international sans réelle réaction du reste du monde, qui pourra se plaindre quand d’autres agiront à leur guise dans une situation qui leur déplait ? N’est-ce pas un peu comme donner un blanc-seing aux Russes en Ukraine, à Israël à Gaza ou, dans le futur, à la Chine face à Taiwan… ou aux Américains face au Groenland ? Le retour du droit du plus fort, en somme, ou la loi de la jungle en lieu et place du droit international, voilà qui va donner du travail au bien nommé Board of Peace mis en place par ce bon vieux Donald !
Ce que l’on voit là, c’est la résurgence de grands empires, un peu à l’image de ce que Stefan Zweig a observé en Europe début du XXe siècle. Les grandes puissances se partagent le monde à leur guise, en créant de grandes zones d’intérêt dans lesquelles elles seront les seules à pouvoir officier : les USA garderont la mainmise sur l’Amérique, en recourant de nouveau aux opérations de force (ils n’ont même plus besoin de le faire via des opérations secrètes de la CIA comme au bon vieux temps de la guerre froide…) ; la Russie pourra progressivement étendre son empire vers l’Europe (à moins que nos leaders s’unissent enfin dans une réelle Union européenne ?) ; la Chine devrait pouvoir faire ce qu’elle veut de l’Asie (quoique la confrontation avec l’Inde pourrait également faire des étincelles) ; reste l’Afrique, qui devrait cristalliser les appétits des prochaines années/décennies avec son territoire riche en matières premières.
Le problème d’un système mondial qui se base sur une approche des grands empires, c’est qu’il arrive toujours un moment où on se retrouve un peu à l’étroit dans ses frontières. L’Allemagne, coincée par la triple entente (France, Royaume-Uni, Russie) avant la 1ère guerre mondiale, en est le meilleur exemple. Le fait de se sentir coincé ne repose pas que sur des frontières, mais aussi sur les ressources que contient le territoire. Et là encore, le parallèle avec la situation actuelle est éclairant : l’opération des USA contre le Venezuela n’avait finalement rien d’une opération contre le trafic de drogue, le pétrole étant évoqué dès le départ de Maduro. Rebelote avec l’Iran, à moins que les USA n’aient réellement envie de démocratiser toute la région ? L’appétit de Donald Trump pour le Groenland, la Colombie ou Cuba repose également sur leur sous-sol, bien davantage que sur des aspects sécuritaires ou démocratiques évoqués jusqu’à maintenant. Et l’Afrique, encore et toujours, où de nombreux conflits émergent pour le contrôle des ressources (via des entreprises extractrices occidentales ou chinoises qui tirent les ficelles). Welcome dans le retour de l’économie colonialiste extractiviste, il paraît que c’est la source du progrès !
L’enfer, c’est les autres…
Généralement, on justifie ces actions par le fait que le problème vient de l’autre. En effet, difficile de défendre les régimes vénézuélien ou iranien, on ne peut pas dire que leur action était dirigée vers le bien-être de leurs populations. Peut-on, pour autant, décider de quel régime doit vivre et lequel doit périr ? Le cas du régime israélien est, à cet égard, plus qu’éclairant : s’il agit pour le bien-être de sa population, c’est totalement à l’encontre de ses voisins qu’il n’hésite pas à massacrer et à spolier. Le Board of Peace devrait-il donc décider d’une opération spéciale pour nous débarrasser de Netanyahou et de sa clique ?
Le problème, c’est donc l’autre (bravo l’esprit d’introspection, soit dit en passant…), au niveau international comme national ! Si notre pays va mal – enfin, notre économie ou notre compétitivité, c’est cela le marqueur ultime pour toute politique qui se respecte -, c’est principalement à cause des autres, ces assistés non productifs que nous devons nous coltiner tel un boulet au pied. Marre de bosser pour financer des chômeurs ou des malades de longue durée ou autres immigrés qui ne pensent qu’à vivre de notre sécurité sociale ? La solution est toute trouvée, il n’y a qu’à les responsabiliser. S’ils ne veulent pas s’insérer, tant pis pour eux, ce ne sera pas à mes frais ! Parce que, c’est bien connu, tout n’est qu’une question de volonté, il suffit de traverser la rue pour trouver un emploi (merci Manu pour cet éclair de lucidité…).
Stigmatiser une partie de la population pour expliquer les problèmes de la société, ça ne vous rappelle rien ? Ce n’est pas très éloigné de ce que Stefan Zweig a observé entre les deux guerres. Enfin, là, ce n’était pas spécialement dirigé vers les improductifs (quoique le sort des personnes souffrant de handicap n’était pas très enviable sous le 3ème Reich…), mais trouver des boucs émissaires est une technique connue et largement utilisée par bon nombre de politiciens pour trouver une réponse simple à un problème qui l’est pourtant bien moins. C’est probablement la route la plus aisée vers le pouvoir, pour toute personne qui n’a pas peur de tomber dans un certain populisme. Ce n’est pas pour rien qu’on observe, un peu partout en Europe et dans le monde, une montée des idées nationalistes et d’extrême droite…
La meilleure arme pour arriver à ses fins ? Rien de tel que de se lancer dans une bonne vieille guerre culturelle. Peu importe qu’on ait raison à partir du moment où on gueule le plus fort !
La culture, rempart contre la barbarie ?
La guerre culturelle… Le terme revient très souvent dans les débats, quelle que soit la langue. Combattre le discours woke, que ce soit dans la langue de Shakespeare ou de Vondel, voilà encore un bel exemple de « l’enfer, c’est les autres ». En français, guerre culturelle ne doit cependant pas se confondre avec guerre contre la culture, ce qui est pourtant bien trop souvent le cas.
Là encore, Stefan Zweig est une source d’inspiration majeure : à ses yeux, la paix en Europe et le salut de la société du XXe siècle passaient bien davantage par une mobilisation du réseau culturel que par une mobilisation du monde politique dans lequel chacun tire, malheureusement, exclusivement dans son propre intérêt. L’art et la culture, comme rempart contre la barbarie, afin d’unir les peuples pour éviter un affrontement qui s’annonce comme de plus en plus inéluctable, n’est-ce pas le plus beau message que l’on peut adresser face à la défense d’intérêts nationaux ou particratiques ?
Mais voilà, quand on est fier de se lancer dans une guerre culturelle, il est nécessaire de flinguer tout ce qui fait la culture : diminution (voire fin ?) des subventions aux médias publics ; remise en cause du statut d’artiste ; augmentation de la TVA pour des services culturels ; … On voudrait tout remettre au privé pour qu’il ne reste qu’une culture qui soit « rentable » (Vade retro l’exception culturelle, autant laisser le marché aux mains des plus forts !), on ne s’y prendrait pas autrement ! Enfin, on garderait quand même une exception pour une certaine culture, à l’image de ce qu’a voulu faire l’Arizona avec la saga de la TVA… Vive la culture à deux vitesses ou culture de classe !
J’ai eu la chance, en fin d’année dernière, d’assister à la cérémonie de clôture du FIFF namurois. De nombreux films qui y étaient présentés n’auraient jamais eu la chance d’exister sans l’aide de médias publics (merci d’ailleurs à Auvio d’avoir rendu accessible à tous les films présentés à la cérémonie des René) ou sans le statut d’artiste. Une multitude de productions qui n’auraient jamais vu le jour si la culture était laissée aux seules forces « rentables » du marché… mais qui permettent de faire passer des messages importants, rassembleurs et favorisant le vivre ensemble !
Enfin, un élément important de la guerre culturelle est de flinguer les intellectuels, surtout quand ils ne pensent pas comme nous. On les décrédibilise, on les qualifie d’autoproclamés, on leur coupe les vivres ou on leur impose un agenda déterminé pour que le soutien public soit bien utilisé (enfin, là je vise surtout ce qui se passe outre-Atlantique… en espérant que l’océan ne soit jamais traversé par ses idées !). Quand la science ne va pas dans notre sens, il est plus facile de viser le messager que de se remettre en question, ça semble être dans l’air du temps. L’éducation n’est-elle pourtant l’autre digue principale contre la barbarie ?
L’œuvre de Stefan Zweig dépeint merveilleusement bien les travers de l’individualisme et montre comment certaines idées nauséabondes ont permis les deux guerres mondiales du XXe siècle. Le recul que l’on a devrait nous permettre de ne pas retomber dans les mêmes travers, de ne pas répéter les erreurs du passé… Mais quand on se complait dans une guerre culturelle, qui se transforme en guerre contre la culture, voire en culture de la guerre, n’est-ce pas le symptôme que nous sommes allés trop loin ?
Crédit image illustration : Adobe Stock
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