Un article du journal Le Monde, relate que Georges-Louis Bolloré — milliardaire breton, actionnaire principal du groupe Canal+ via Vivendi, tonitruant homme d’affaires à la O’Leary et décrit par beaucoup comme très (très) réactionnaire — a daigné se présenter devant la Commission d’enquête parlementaire sur l’audiovisuel public. [Oups, ce n’est pas Georges-Louis, mais Vincent ! Lapsus ! L’inconscient est décidément facétieux ! Il est vrai que ce glissement est probablement motivé par une ressemblance entre les deux personnages, à tout le moins du côté d’un harcèlement/dénigrement quasi pathologique des médias de service public]. Vincent Bolloré y a donc livré sa vision en quelques mots d’une candeur presque touchante, s’il ne s’agissait d’une perfidie remarquable : « Je suis pour un service public financé comme les autres chaînes, mais qui appartienne à l’État. » Traduction libre : que l’audiovisuel public vive de la publicité. Comme tout le monde. Comme lui, surtout.
Une cohérence perverse
Avant d’examiner ce que cette idée a de toxique pour les esprits et pour la démocratie, accordons-lui au moins le mérite de la cohérence interne. Bolloré, qui détient des chaînes commerciales en concurrence directe avec le service public, plaide donc pour aligner le financement de celui-ci sur le modèle de celles-là. Un peu comme si les industriels du tabac demandaient que l’hôpital public soit financé par la vente de cigarettes. Cela peut paraître simple, mais c’est surtout extraordinairement commode pour lui et c’est bien sûr simpliste et pervers : un audiovisuel public dépendant des annonceurs publicitaires, c’est un audiovisuel public qui n’a plus aucune raison d’être… public.
De fait : pourquoi un service public financé par la pub devrait-il produire autrement qu’une chaîne commerciale ? Pourquoi résisterait-il aux pressions des annonceurs, aux logiques d’audience à tout prix, aux émissions formatées pour ne déranger personne ou promouvoir les messages idéologiques de son propriétaire ? Question rhétorique. Bolloré le sait. Il a construit son empire médiatique précisément sur ce principe : là où l’argent de la publicité coule, le contenu obéit. Notons aussi, avec Vincent Martigny, professeur en sciences politiques, que « certains médias de la galaxie Bolloré ont pour but de libérer une forme de parole violente, de monter des sujets en épingle et de les marteler« . Ce fut notamment le cas lors de la campagne raciste de dénigrement menée en France contre le maire de Saint-Denis, Bally Bagayoko.
La publicité, cette machine à fabriquer de l’envie et tuer l’empathie
C’est ici qu’intervient une réalité à laquelle la Commission parlementaire ne semble pas sensible, mais que les sciences sociales ont documentée avec minutie.
La publicité ne vend pas des produits : elle vend du désir, et plus précisément du désir mimétique1. Elle instrumentalise cette capacité fondamentalement humaine — entrer en empathie avec l’autre, se mettre à sa place — pour la transformer en rivalité. « Savez-vous que votre voisin possède déjà la Buick 8.64 sport roadster ? » lançait déjà le patron de General Motors en 1920. Un siècle plus tard, le mécanisme est identique, les outils infiniment plus sophistiqués.
Le problème, c’est que ce même mécanisme mimétique est aussi le fondement de l’empathie. Comme le montrent les recherches en neuropsychologie sur les neurones miroirs, imiter l’autre est la première ébauche de « se mettre à sa place ». Or, la publicité détourne cette capacité vers l’envie et la rivalité. Elle « dégrade un potentiel d’empathie tellement nécessaire aujourd’hui en envie insatiable, source de rivalité socialement destructrice ». La pub ne se contente pas de nous vendre, par exemple, des voitures polluantes ou de la malbouffe, ce qui en soi est déjà dommageable — elle érode, méthodiquement, notre aptitude à nous soucier des autres.
Quand Bolloré parle d’empathie
Le moment le plus savoureux de l’audition du 24 mars, relate Le Monde, reste celui où Bolloré a invoqué, le message du Christ : « venu sur Terre il y a un peu plus de deux mille ans avec un message extrêmement précis » fait « d’empathie vis-à-vis des autres, d’écoute, de pardon ». Le cynisme n’a pas de limite.
Audiovisuel public et démocratie
Financer l’audiovisuel public avec de l’argent publicitaire, c’est confier la santé mentale de la démocratie aux soins de ceux qui ont intérêt à ce qu’elle se porte mal.
Comme le précise la professeure Nathalie Sonnac[1] : « Dans un monde où l’information est partout, le service public doit être le lieu où elle prend sens. Où les faits sont établis. Où le débat peut exister. Car une démocratie ne tient pas seulement par ses institutions politiques. Elle tient aussi par ses institutions médiatiques.
On ne protège pas une démocratie en affaiblissant ses digues. Affaiblir l’audiovisuel public revient à affaiblir les conditions mêmes du débat démocratique. Le réformer, sans renoncer, c’est faire le choix d’un espace d’information commun ».
L’argent de la pub n’est pas de l’argent « propre »
La Commission parlementaire aurait notamment pu poser la question suivante : qu’est-ce que l’argent de la publicité fait à ce qu’il finance ? Pas en termes comptables. En termes de contenu, d’orientation, de dépendance structurelle aux annonceurs.
Christian Arnsperger l’a théorisé2 : dans le système économique dominant, le consommateur est censé « toujours préférer plus à moins » et ne surtout pas se poser de questions existentielles. Le shopping est devenu « l’acte citoyen par excellence ». Dans ce cadre, un audiovisuel financé par la publicité ne peut pas, structurellement, être un espace de questionnement critique. Il sera, au mieux, un espace de divertissement bien calibré. Au pire un espace de mise en scène de la rivalité, du ressentiment et de la peur.
Cynthia Fleury nomme cela « apocalypse rampante »3: un effondrement sourd qui « gangrène les sociétés développées » et dans lequel « le surplus est devenu pour certains la seule preuve de la dignité ». L’audiovisuel public financé par la pub, c’est exactement cela : l’institution chargée de construire un espace commun serait mise au service d’une mécanique qui fabrique de la fragmentation sociale et de l’insatisfaction chronique.
Ce que Bolloré ne dit pas
La proposition de Bolloré n’a donc rien d’une proposition de réforme financière. C’est une réforme politique déguisée en comptabilité. Elle vise à soumettre le dernier espace médiatique non entièrement soumis à la logique marchande aux mêmes contraintes que les espaces qui le sont déjà. Et ce faisant, elle achèverait de transformer le service public en instrument, ce qui s’apparente à ce qu’Arnsperger appelle l’aliénation ordinaire : « notre relative absence de questionnement critique et existentiel » face à un système économique qui nous rend étrangers à nous-mêmes.
Crédit image illustration : Adobe Stock
Note :
[1] Nathalie Sonnac est professeure à l’université Paris-Panthéon-Assas, rattachée au Centre d’analyse et de recherche interdisciplinaires sur les médias. Autrice du livre « Le Nouveau Monde des médias. Une urgence démocratique » (Odile Jacob, 2023), elle préside le conseil d’orientation et de perfectionnement du Centre pour l’éducation aux médias et à l’information. L’extrait est repris dans le journal Le Monde, 1 avril 2026, p27. Tribune dont le titre est : Affaiblir l’audiovisuel public, c’est affaiblir les conditions mêmes du débat démocratique.
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- Voir cet article pour le développement de cette affirmation. ↩︎
- Christian Arnsperger, L’existence écologique. Critique existentielle de la croissance et anthropologie de l’après-croissance, Seuil, collection Anthropocène, janvier 2023, 423pp ↩︎
- Cynthia Fleury, La clinique de la dignité, Seuil, Le compte à rebours, 2023, p.91. ↩︎
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