En dépit de l’état préoccupant de la biodiversité en Wallonie, la destruction des habitats naturels se poursuit, en raison notamment de la forte pression immobilière. Cette artificialisation galopante met également en péril la sécurité de la population, comme nous l’ont encore une fois rappelé les inondations survenues lors des orages du 30 mai…
La biodiversité wallonne se porte mal : 43 % des reptiles, 40 % des papillons et 40 % des chauves-souris figurent sur la Liste Rouge des espèces menacées. La destruction et la fragmentation des habitats naturels sont les premières causes de cet effondrement, tant au niveau mondial que régional. 95 % de nos habitats naturels sont en mauvais état de conservation, et leur fragmentation est particulièrement problématique en Wallonie, avec un réseau routier d’une densité quatre fois supérieure à la moyenne européenne. L’artificialisation des sols a augmenté de 46,7 % entre 1985 et 2023. Cette artificialisation détruit une grande diversité de milieux naturels et semi-naturels, des plus communs aux plus sensibles, et réduit les capacités d’adaptation de la faune et de la flore face aux autres perturbations, telles que le dérèglement climatique.
La préservation des espaces naturels, un enjeu de sécurité publique
Au-delà des enjeux naturalistes, les impacts de la destruction des écosystèmes entraînent des conséquences dramatiques sur les populations humaines. Déjà en 2021, à la suite des inondations qui ont fait 39 morts en Wallonie, nous insistions sur la nécessité de revoir la stratégie globale de gestion du territoire, notamment en réduisant les surfaces constructibles et en interdisant les constructions en zone inondable. En effet, l’imperméabilisation des sols accélère le ruissellement des eaux, augmentant l’ampleur des inondations. De plus, elle se fait souvent au détriment d’écosystèmes jouant un rôle d’éponge naturelle : des zones humides, forêts et prairies.
Cinq ans plus tard, nos décideurs continuent d’ignorer ces avertissements. François Desquesnes, Ministre wallon du Territoire, a d’ailleurs déclaré récemment qu’il n’était ni réaliste ni souhaitable d’interdire les constructions en zone inondable, … Les orages du 30 mai, avec les inondations qu’ils ont provoquées, nous ont encore rappelé la nécessité d’adapter nos territoires pour faire face au dérèglement climatique. À certains endroits, il est tombé l’équivalent d’un mois de précipitations en quelques heures seulement ! Cette fois, les intempéries ont causé un seul décès : un homme de 78 ans tombé de son toit à Sombreffe. S’ajoute à cela, pour l’ensemble des personnes touchées, l’impact psychologique et financier des dommages subis, avec la crainte de voir se multiplier les événements extrêmes. Mais le bilan aurait pu être bien pire… Qu’en sera-t-il la prochaine fois ?
Prévenir ou guérir ?
Il serait abusif de dire que nos décideurs ne font rien pour se préparer au dérèglement climatique. Un exercice de gestion de crise a notamment été organisé récemment à Bruxelles pour améliorer la coordination des services de secours en cas d’inondations… Ce type d’exercice est évidemment utile, mais il serait préférable d’agir en amont pour limiter les dégâts afin de ne pas devoir se préparer au pire !
La priorité devrait être de stopper l’urbanisation galopante pour préserver nos territoires vivants, et leur résilience face aux aléas climatiques. Pourtant, les projets immobiliers continuent à fleurir un peu partout, en particulier en zone rurale, parfois au détriment de zones humides et de milieux naturels de grand intérêt biologique. Et ce, alors qu’il est tout à fait possible de répondre aux besoins en logement par la rénovation et la transformation du bâti existant, sans artificialiser de nouvelles surfaces. C’est d’ailleurs pour cela que Canopea a décidé d’octroyer son chardon à Embuild, la fédération des entreprises de construction, pour son obstination à favoriser la construction neuve alors que des alternatives existent et ne sont pas suffisamment valorisées.
Le cas d’Hamme-Mille, un exemple emblématique
Le cas d’Hamme-Mille est particulièrement représentatif de cette frénésie immobilière. Dans ce petit village de la commune de Beauvechain, pas moins de 15 projets immobiliers sont en cours de développement actuellement ! Les associations locales se sont donc rassemblées au sein du Collectif Citoyen des 6 Associations de Beauvechain, afin de faire front face à l’accaparement du territoire par les promoteurs immobiliers.
Parmi les sites menacés, le Marais de la Chaussée, reconnu comme Site de Grand Intérêt Biologique, est une zone humide de quatre hectares constituée de différents habitats (roselières, cariçaies, forêts alluviales,…) qui joue un rôle essentiel dans le maillage écologique local. Il abrite plusieurs espèces protégées, telles que la grenouille rousse (Rana temporaria), la pipistrelle (Pipistrellus pipistrellus) et la rousserolle effarvatte (Acrocephalus scirpaceus), un oiseau typique des milieux humides.
Or, ce site est menacé par un projet démesuré porté par la société Equilis : 130 logements (maisons et appartements), un parking souterrain de 134 places, des commerces, des bureaux, de l’Horeca, une voirie traversante, etc. La zone fait partie des centralités identifiées par le Schéma de Développement du Territoire (SDT) wallon, car il s’agit d’un cœur d’îlot, mais le SDT ne tient pas compte des risques d’inondations.
Comme son nom l’indique, le Marais de la Chaussée est une zone inondable, déconseillée à l’urbanisation dans le Schéma de Développement Communal (SDC) qui date de 2006, mais la commune a décidé de faire fi de son propre SDC (qui est en cours de révision) et de remettre un avis favorable sans condition sur ce projet ! La Région Wallonne a suivi cet avis et décidé d’octroyer la dérogation à la Loi de la Conservation de la Nature et le permis d’urbanisme, faisant fi de la circulaire de 2022 encourageant les communes à conditionner, voire refuser les permis en zone inondable.
Action Environnement Beauvechain, Natagora et les Amis du Parc de la Dyle ont donc décidé d’introduire un recours au Conseil d’État contre ce projet. Il s’agit d’un combat juridique de longue haleine. Un premier permis avait déjà fait l’objet d’une annulation par le Conseil d’État ; un deuxième permis avait ensuite été octroyé pour un projet plus modeste, donc un peu moins destructeur, puisqu’une partie du site aurait été préservée, mais la société Equilis n’a pas voulu s’en contenter et a demandé un nouveau permis pour un projet revu à la hausse, qui vient donc d’être octroyé.
Les associations locales ont besoin de soutien pour poursuivre cette lutte et lancent un appel aux dons pour financer ce nouveau recours.
On continue à détruire ce qu’on devrait restaurer
Le projet d’Hamme-Mille n’est malheureusement pas un cas isolé. Un peu partout en Wallonie, des projets immobiliers menacent la biodiversité, qu’elle soit ordinaire ou extraordinaire. À Mons, Matexi a introduit une demande de permis pour construire 400 logements au pied du terril de l’Héribus, abritant de nombreuses espèces protégées, et par ailleurs sujet à divers problèmes d’instabilité (le cœur du terril étant toujours en combustion). À Braine-l’Alleud, une dérogation à la Loi de la Conservation de la Nature a été octroyée, autorisant la destruction de nombreuses espèces protégées pour un contournement routier. À Mariembourg, le BEP (Bureau Economique de la Province de Namur) s’obstine à vouloir étendre son zoning, au détriment de 37 hectares de prairies permanentes situées sur un axe de ruissellement. À Liège, le parc de la Chartreuse, véritable poumon vert urbain, ne cesse de faire l’objet de divers projets immobiliers, plus absurdes et pharaoniques les uns que les autres, heureusement empêchés grâce à la mobilisation d’infatigables riverain·es… Les exemples sont nombreux, et pourraient remplir des pages entières.
Nos pouvoirs publics continuent donc à autoriser, voire à encourager la destruction des milieux naturels, tout en trainant à transposer la Loi de Restauration de la Nature qui impose aux États européens de restaurer les habitats dégradés. La Coalition pour la Biodiversité a d’ailleurs lancé une pétition réclamant un plan d’action ambitieux pour le retour du vivant, mais nos gouvernements font la sourde oreille.
Continuer à détruire ce qu’on devrait restaurer, c’est comme s’amputer d’un bras lorsqu’on est déjà blessé à la jambe… En saccageant la nature qui nous entoure, c’est notre propre espèce que nous mettons en péril.
Un modèle agricole à réinventer
Comme l’explique très bien l’hydrologue Aurore Degré dans l’émission radio « Les Clés », les pratiques culturales sont également en cause. En effet, la capacité d’infiltration d’un sol dépend de son couvert végétal : une prairie permanente, par exemple, aura une capacité d’infiltration nettement supérieure à un sol nu fraîchement labouré. Or, notre modèle agricole fait la part belle aux cultures de printemps. Les cultures de pomme de terre, par exemple, sont encore à un stade végétatif précoce qui ne permet pas d’absorber de grandes quantités d’eau lors des orages de printemps. Bien sûr, nous avons besoin de ce type de culture pour nourrir la population, mais nous en produisons bien plus que nous en consommons, l’essentiel étant destiné à l’exportation, ce qui rend les agriculteurs et agricultrices vulnérables face aux fluctuations des marchés mondiaux. Préserver les prairies permanentes, diversifier les types de cultures et multiplier les aménagements, tels que haies, bandes enherbées, etc. permettrait à la fois la régulation du cycle de l’eau, le renforcement du réseau écologique pour de nombreuses espèces, et l’amélioration de la résilience des exploitations agricoles.
Habiter les territoires autrement
Face au dérèglement climatique et à l’effondrement de la biodiversité, il est donc plus que jamais crucial de revoir notre manière d’aménager et d’habiter nos territoires. Dans leur essai, Baptiste Morizot et Laurent Neyret proposent d’inscrire l’habitabilité dans notre socle de valeurs communes, aux côtés de la liberté, de l’égalité et de la dignité. « La dignité a nommé ce qu’on ne doit jamais faire à un humain, le principe habitabilité nomme ce qu’on ne doit jamais faire à un monde… » Une condition essentielle pour garantir une vie digne à toutes les générations présentes et futures.
Crédit image illustration : Adobe Stock
Faites un don


