Harmonisation européenne : heureusement qu’il y a Ryanair !

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Face à la modeste augmentation de la taxe d’embarquement décidée dans le cadre de l’élaboration du budget fédéral, l’opérateur-vedette de l’aéroport de Charleroi a diffusé par voie de presse une réaction courroucée, outrancière et dénigrante. Une réaction qui, si on veut bien la comprendre, doit s’apprécier dans un cadre dépassant largement les frontières de notre petit pays. Ryanair semble avoir décidé de se retrousser les manches et d’harmoniser la taxation du transport aérien en Europe. Rien de moins !

« Le gouvernement du Premier ministre De Wever frappe une nouvelle fois les passagers belges ordinaires avec une nouvelle augmentation inconsidérée de la taxe aérienne. Quelques mois seulement après avoir augmenté cette taxe de 150%, le gouvernement prévoit désormais de la doubler à nouveau pour la porter à 10 € à partir de 2027. Cette augmentation rendra les voyages en avion encore plus coûteux pour les familles belges qui travaillent dur. »

Snif, snif … cette odeur désagréable – pour ne pas dire fétide – de discours populiste … ces propos caricaturaux seraient-ils dus à quelque figure de l’extrémité libertarienne du bout de la droite extrémiste ?

Pas exactement. Ou pas ouvertement du moins. C’est Jason Mc Guinness, directeur commercial de Ryanair qui s’exprimait en ces termes dans un communiqué de presse diffusé ce 26 novembre 2025. Fidèle à la ligne de communication du transporteur low-cost, le sieur Mc Guinness combine savamment :

  • l’outrance : une augmentation de 5 € portant à 10 € la taxe sur un billet d’avion, c’est « inconsidéré » ;
  • le populisme : cela ferait mal aux « familles qui travaillent dur » (les « bons citoyens », quoi, par opposition à celles et ceux qui n’ont pas la chance d’avoir un revenu …) ;
  • le discrédit jeté sur les entités publiques : le gouvernement « frappe les passagers ordinaires ».

Le directeur commercial de Ryanair n’oublie pas non plus de faire la leçon à un gouvernement qui, dans son imaginaire, ne peut manifestement être qu’incompétent. Le communiqué de presse se poursuit en effet en ces termes :

« Alors que des pays comme l’Allemagne, la Suède, la Hongrie, la Slovaquie et certaines régions d’Italie réduisent ou suppriment les taxes sur le transport aérien afin de stimuler la croissance, la Belgique prend le contre-pied de cette tendance, devenant ainsi l’un des marchés les moins compétitifs d’Europe. Ces hausses d’impôts répétées ne feront que dissuader les voyageurs, nuire au tourisme et détruire des emplois, ce qui, au final, rapportera moins à la Belgique qu’une politique favorable à la croissance.

Si le gouvernement souhaite réellement stimuler la connectivité, le tourisme et l’emploi, il devrait supprimer sa taxe sur le transport aérien et adopter des politiques qui soutiennent l’aviation, au lieu de pénaliser une fois de plus ses propres citoyens. »

Si les gouvernements sont, pour Monsieur Mc Guinness, incompétents par nature, lui par contre, se montre hyper compétent. Compétent en communication manipulatoire, mais aussi compétent en matière de dédain envers les faits. Qu’il s’agisse de la réalité des bouleversements climatiques et de la nécessité de réduire les émissions dans tous les secteurs d’activité – y compris l’aérien. Ou qu’il s’agisse d’économie des transports. Une étude récente menée par l’université de Chemnitz (DE) établit sans équivoque qu’il n’y a pas de corrélation entre les taxes, redevances et frais payés par les transporteurs aériens d’une part et les volumes de trafic enregistrés dans les aéroports d’autre part. Une étude que Ryanair qualifie sans nul doute de « fake news » …

Une campagne européenne

Ceci étant, la question se pose : frapper les passagers ordinaires, rendre les voyages plus chers pour les familles qui travaillent dur, détruire des emplois … serait-ce, comme les frites, le chocolat et la bière une spécialité belge ? Que nenni : à en croire Ryanair, de très nombreux gouvernements européens (quelle qu’en soit l’orientation politique) font pareil avec leur population et leurs travailleurs. Tous les gouvernements qui ne se plient pas aux injonctions de Ryanair, en fait … Jugeons-en par sa communication au cours des deux derniers mois.

Le 08 octobre, Ryanair annonçait réduire ses capacités de 110 000 sièges pour la saison hivernale à l’aéroport de Tallin en raison de l’augmentation des taxes aéroportuaires décidées par les autorités estoniennes « Alors que des pays concurrents tels que l’Albanie, la Hongrie, l’Italie, la Pologne et la Suède réduisent les redevances aéroportuaires afin de stimuler la croissance ».

Le même jour, Ryanair annonçait réduire de 1,2 million de sièges sa capacité en Espagne pour la saison d’été 2026 en raison de la politique tarifaire du réseau d’aéroports Aena (46 aéroports en Espagne).

Le 09 octobre 2025, Ryanair annonçait réduire ses capacités de 160 000 sièges pour la saison hivernale en raison des hausses de coûts décidées par les autorités lettones et l’aéroport de Riga. Ryanair recommandait de suivre les exemples de pays comme « l’Albanie, la Pologne, la Suède et l’Italie ».

Le 15 octobre 2025, jugeant que l’Allemagne ne répondait pas (assez vite ?) à ses injonctions à baisser des taxes jugées « punitives », Ryanair annonçait n’avoir pas d’autre choix que de diminuer ses capacités de plus de 800 000 sièges pour la saison hivernale et de supprimer 24 liaisons. Pauvre Ryanair, placé dans la peu envieuse position d’un instituteur n’ayant nul autre choix que de punir un élève indiscipliné… Soucieux de faire progresser cet élève, Ryanair l’invitait à suivre les exemples de… devinez qui ? Ben oui : la Suède, la Hongrie et certaines régions d’Italie.

Le 28 octobre, Ryanair annonçait retirer 2 de ses avions basés à Vienne pour la saison d’été 2026 « en raison de l’incapacité persistante du gouvernement à supprimer sa taxe aérienne dommageable et à réduire les redevances excessives de l’aéroport de Vienne. » L’incapacité du gouvernement à supprimer sa taxe … Affirmation ahurissante, choquante – mais pas surprenante de la part de Ryanair. Affirmation qui fait fi du fait élémentaire qu’un gouvernement n’a pas pour vocation de supprimer toutes les rentrées budgétaires, mais plutôt de définir des objectifs politiques, les moyens de les atteindre et d’établir un budget dans lequel, idéalement, des rentrées doivent équilibrer les sorties. Dans son communiqué de presse, sans grande surprise, Ryanair recommandait de suivre les exemples de la Suède (décidément très en cote auprès de la compagnie low-cost), la Hongrie, la Slovaquie et certaines régions d’Italie.

Le 20 novembre, Ryanair annonçait supprimer tous ses vols à destination ou au départ des Açores « en raison des redevances aéroportuaires élevées et de l’inaction du gouvernement portugais, qui a […] introduit une taxe de voyage de 2 € » Jason Mc Guinness ajoutait : « Nous n’avons d’autre choix que d’annuler tous les vols vers les Açores à partir du 29 mars 2026 et de transférer cette capacité vers des aéroports moins coûteux ailleurs dans le vaste réseau européen du groupe Ryanair ». On comprend cela. Une taxe de deux euros. Quelle monstruosité ! Plus qu’il n’en faut pour dissuader quiconque de voyager en avion. Mais comment le gouvernement portugais ose-t-il donc ?

Heureusement, cela n’arrête pas Ryanair dont le business est de générer des profits en faisant voler des avions bien remplis d’un point A à un point B en rognant sur tous les postes de frais. Ceci, quels que soient les points A et B (du moment qu’ils offrent du potentiel). Et sans considération aucune pour les personnes avec lesquelles Ryanair remplit ses avions du moment qu’elles paient leurs places et les nombreux suppléments dont Ryanair s’est fait le spécialiste (et qui sont, eux, tout à fait légitimes contrairement aux taxes).

Mais de quoi est-il question ?

Les taxes d’embarquement, comme tout outil fiscal, peuvent avoir deux fonctions. D’une part, une fonction budgétaire : alimenter le budget de l’Etat dont une bonne partie, on ne le rappellera jamais assez, est dédiée à des politiques visant au bien-être du plus grand nombre. D’autre part, orienter les comportements des personnes ou entreprises auxquelles s’applique cet outil. Deux fonctions et deux raisons qui expliquent que, en Europe, les Etats membres sont fort attachés à garder la main sur leurs outils fiscaux et qu’il est difficile de mettre en place des politiques d’harmonisation à l’échelle de l’Union européenne.

En ce qui concerne la taxe d’embarquement, la fonction d’orientation des comportements (en l’occurrence, réduire quelque peu la consommation de transport aérien) n’est guère perceptible, comme le souligne l’étude de l’université de Chemnitz susmentionnée. Ce qui est compréhensible si l’on considère les montants des taxes face auxquelles Ryanair crie, s’offusque, s’étrangle, tempête et menace : 2 € au Portugal, 10 € en Belgique …

Certains pays, cependant, appliquent des tarifs (beaucoup) plus élevés. Au Royaume-Uni, il existe 4 classes de distances et 3 classes de sièges, les taux variant de 7 à 673 livres sterling (7,98 à 767,68 €). Les Pays-Bas appliquent actuellement une taxe 29 € quelle que soit la distance. À partir de 2027, les 29 € seront maintenus pour les distances inférieures à 2 000 km et deux catégories supplémentaires seront introduites : 47 € entre 2 000 et 5 500 km et 70,86 € au-delà. En Allemagne, 3 catégories de pays de destination déterminent le montant de la taxe : 15,53 € pour les pays le plus proches, puis 39,34 € et 70,83 €. En Autriche, les vols de moins de 350 km sont plus taxés (30 €) que les vols plus longs (12 €).

Or, même ces tarifs conséquents n’ont pas produit d’effet notable sur la consommation de transport aérien. L’approche de Ryanair pourrait dès lors, sans verser dans le procès d’intention, être qualifiée de dogmatique. Tout ce qui relève de l’action publique – hormis bien sûr les soutiens aux aéroports régionaux dont Ryanair bénéficie largement – est condamnable aux yeux du transporteur low-cost.

Pire que tout semble être cette dispersion des pratiques entre les différents Etats qui oblige Ryanair à continuellement réagir et « transférer ses capacités » (ou, pour l’exprimer très platement, remplir ses avions avec d’autres kilos de viande humaine). Ce qui, on en conviendra, ne facilite pas la gestion des opérations (ni, soit dit en passant, la vie du personnel volant, mais il y a lieu de douter qu’il s’agisse là d’une préoccupation première de leur employeur).

La réaction courroucée de l’opérateur-vedette de l’aéroport de Charleroi face à la modeste augmentation de la taxe d’embarquement décidée dans le cadre de l’élaboration du budget fédéral s’inscrit donc dans le cadre d’une approche globale visant à pallier l’incapacité (pour reprendre un terme cher à la compagnie low-cost) des autorités européennes à harmoniser les taxes sur les billets d’avion. Heureusement que Ryanair est là et déploie une belle énergie pour mettre en place une telle harmonisation. Vers le bas s’entend, avec pour objectif le niveau zéro. Zéro comme son niveau de prise en compte des limites planétaires, du défi climatique et de la nécessité, pour un Etat désireux de mener des politiques sociales, d’assurer des rentrées fiscales.

Crédit image illustration : Adobe Stock

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