Il est prioritaire d’adapter le territoire face aux conséquences des dérèglements climatiques, en se concentrant sur la vulnérabilité des personnes. Quatre ans après les inondations, nous sommes toujours démunis et peu préparés aux prochaines catastrophes.
Quatre ans ont passé depuis les inondations meurtrières de 2021. Le gouvernement wallon lance des chantiers de reconstruction dans les vallées touchées par la montée des eaux. Il reste cependant d’autres chantiers très lourds à traiter, tout aussi prioritaires : quelles sont les conséquences pour les habitant·e·s, comment la situation est-elle vécue, comment peut-on mieux se préparer à d’autres éventualités ?
Etat des lieux
Les dernières inondations majeures de 2021 ont été déclenchées par des précipitations atteignant des niveaux records sur de vastes zones. Elles étaient exceptionnelles, cependant, le nombre d’alertes lancées depuis lors continue d’augmenter. Cette situation rend les étés plus anxiogènes, comme en témoigne la carte blanche signée par les sinistré.e.s et bénévoles qui ont vécu la catastrophe de 2021.
Les ménages ayant subi des dégâts lors de ces inondations se retrouvent dans une situation complexe. Même plusieurs années après la catastrophe, tous n’ont pas pu restaurer leur habitation. Une part significative de la population touchée reste en grande difficulté.
Au total, ce sont 75 496 dossiers qui ont été déclarés aux assurances pour dommages (bâtiments, véhicules, mobilier). 90 % des victimes ayant souscrit une assurance ont été pleinement indemnisées ou sont en passe de l’être. Mais tous les ménages touchés n’ont pas eu la possibilité de souscrire à une assurance. C’est ici que l’écart se creuse. Parmi les victimes non assurées, seuls 55% ont été indemnisées par le Fonds des calamités.
Les personnes en difficulté et les plus exposées à la non-réhabilitation de leur logement sont en même temps des personnes appartenant à des groupes socialement vulnérables : les personnes sans accompagnement social, les personnes précarisées, les personnes âgées, les familles monoparentales. Elles ont beaucoup de mal à gérer les démarches, à avancer les frais, à attendre les recours. Le statut de locataire complique encore la situation.
La majorité des victimes des inondations ont été contraintes de quitter leur logement, ne serait-ce que temporairement. Pour une partie de celles qui ont pu réintégrer leur lieu de vie, celui-ci n’offre plus que des conditions précaires : maisons à moitié rénovées, humidité persistante, moisissures, inhabitabilité partielle, inassurabilité.
Quelles mesures sont prises pour protéger la vulnérabilité du territoire et des populations à risque ? La fréquence accrue des alertes, l’intensité des intempéries, la gravité des impacts ressentis doivent attirer notre attention sur la nécessité d’adapter le système pour restaurer les dommages et les prévenir.
Impacts sur le bâti
Les inondations de 2021 et celles qui ont suivi ont causé d’importants dégâts aux infrastructures essentielles, détruisant des routes, des quais, des ponts, des réseaux d’égouts, des écoles et des hôpitaux. Elles mettent en évidence la fragilité des systèmes locaux face à des événements extrêmes.
Des aides financières ont été allouées aux communes pour renforcer les aménagements urbanistiques dans le cadre des Plans de Gestion des Risques d’Inondation avec des moyens supplémentaires dégagés pour les communes plus fortement touchées. Toutefois, ces mesures matérielles ne compensent pas les dégâts humains, sanitaires et sociaux engendrés par les catastrophes et par les situations de crise qui leur succèdent.
Impacts sanitaires
En juillet 2021, les inondations ont coûté la vie à 39 personnes en Wallonie.
Les inondations impactent considérablement la santé des personnes exposées ; et ce, à court, moyen et long terme. C’est une situation de détresse sanitaire qui crée une immense charge physique et mentale.
A exposition directe, les inondations augmentent la mortalité par noyade, hypothermie et traumatismes. Elles amplifient les risques de blessures causées par des courants violents et la présence de débris. Elles favorisent les maladies infectieuses, telles que le choléra, l’hépatite A, le norovirus, le rotavirus, l’E. Coli, la salmonelle, la shigella, le Campylobacter, la giardia, le cryptospridium, la leptospirose, etc Et ce, par contact avec les agents pathogènes, les matières fécales et les produits chimiques contenus dans les eaux de crue et dans les eaux stagnantes.
A moyen terme, les conséquences ne sont pas moins néfastes. Des infections respiratoires (pneumonies, légionellose, exacerbation de l’asthme) sont observées. Les moisissures qui s’installent dans les habitations en sont une des causes principales.
A plus long terme, de nombreux témoignages illustrent que les inondations peuvent conduire à des troubles de santé mentale persistants comme le stress post-traumatique, l’anxiété, la dépression, les troubles du sommeil, etc.
De même que pour les dégâts matériels évoqués plus haut, les groupes sociaux en situation de plus grande précarité ou de plus grande vulnérabilité physique sont davantage victimes de ces effets sanitaires ; ils sont dès lors plus à risque de voir leur état de santé se dégrader. Il s’agit des personnes âgées, des personnes en situation de handicap, des malades chroniques, des enfants en bas âge, des femmes (enceintes ou pas) et des personnes en situation de pauvreté. Les raisons de cette vulnérabilité sont multiples. Bon nombre de ces personnes présentent des symptômes préexistants qui les rendent plus sensibles à l’humidité, leur température corporelle se régule plus difficilement, leur mobilité est réduite, elles sont souvent plus isolées socialement, avec un accès limité aux informations d’alerte et d’aide, mais aussi aux soins de santé et aux conditions d’adaptation favorables. Oui, les inégalités sociales et les inégalités environnementales sont interdépendantes. De plus, l’impact sur notre système de soins de santé est problématique. Les hôpitaux et services de santé, déjà sous pression continue, sont mis à mal par une augmentation significative des admissions hospitalières et une surcharge des services d’urgence lors des inondations.
Où en est-on aujourd’hui dans la prévention du risque ? Les villes et leurs citoyen.ne.s sont-iels mieux préparé.e.s?
Une prise de conscience semble avoir eu lieu au sein de nos politiques qui ont renforcé les moyens d’alerte. En Wallonie, un centre de crise régional (le CORTEX) est désormais actif en continu, avec une cellule d’expertise impliquant le SPW, les zones de secours et l’IRM qui diffusent les infos aux communes.
En cas d’alerte, c’est la Direction de la Gestion Hydrologique (DGH) du SPW Mobilité et Infrastructure qui a la triple responsabilité de surveiller les prévisions, d’analyser le risque et d’alerter rapidement les autorités et le grand public. En termes sanitaires et de prévention, cette dernière mission nous paraît essentielle.
En cas de pré-alertes et d’alertes, les informations sont communiquées en priorité au CORTEX qui met alors en œuvre un dispositif d’information à l’attention des communes et des zones de secours. L’ensemble des risques identifiés par le SPW est alors transmis aux autorités communales et zones de secours qui peuvent ensuite relayer l’information.
Et les citoyen·ne·s dans tout ça ?
La région et les communes peuvent passer via le système national BE-Alert pour envoyer des messages ciblés à une zone géographique de citoyen·ne·s précise en cas de situation d’urgence dont, notamment, les inondations. Bémol : les citoyen·ne·s doivent s’inscrire au préalable et de manière volontaire sur la plateforme. Ce qui nécessite de savoir que cette plateforme existe, d’une part, et d’y avoir accès, d’autre part.
Indépendamment de BE-Alert, les communes peuvent, de leur côté, décider d’envoyer des alertes via d’autres moyens locaux (sirènes, haut-parleurs, réseaux sociaux, sites web). Certaines zones de secours locales disposent aussi de systèmes de communication rapide vers la population.
Mais, jusqu’à présent, la législation en vigueur laisse le choix aux autorités et services de secours de communiquer ou non. On a donc plusieurs acteurs identifiés pour diffuser l’information auprès des populations cibles, mais apparemment aucune obligation d’action.
D’autres moyens d’information existent pour informer les citoyen·ne·s. Ainsi, les applications météo, les réseaux sociaux, les médias, qui conseillent à leur audience de « rester à l’écoute » et d’être proactive ; tout en mettant prioritairement les informations à disposition des autorités locales et régionales.
L’accessibilité de ces sources d’information pose un problème aux personnes âgées, aux personnes sourdes, aveugles, en situation de handicap mental, aux personnes en rupture sociale, etc.
Notons également que, malgré les adaptations faites, les mesures n’ont pas permis d’assurer une prévention suffisante des risques dans toutes les communes wallonnes. Certaines villes n’ont pas été intégrées dans les systèmes d’alertes. D’autres voient les chantiers d’aménagement s’éterniser. D’autres encore délaissent l’entretien des voies d’évacuation, malgré les protocoles établis. Il semble qu’une mobilisation plus cohérente et unifiée à tous les niveaux de pouvoirs doive s’opérer pour garantir la sécurité de toutes et tous.
Quels sont les défis pour diminuer la vulnérabilité des territoires et des populations ?
L’un des grands défis des politiques actuelles est de stopper la gestion en silo des inondations. Que ce soit en termes de prévention, d’aménagement, d’adaptation ou de soutien financier : travailler d’une part sur les territoires et d’autre part sur la santé des populations à risque n’a que peu de sens et d’efficacité. Une réflexion conjointe doit être menée afin de considérer l’ensemble des conséquences de ces catastrophes climatiques.
Le caractère obligatoire de la diffusion de l’information aux citoyen·nes devrait également être implémenté. L’ensemble de la chaîne des acteurs responsables doit pouvoir se mobiliser, notamment les autorités locales, pour aller au-devant de la population, et notamment des groupes à risque, déjà fragilisés. Cela demande d’aborder les questions des inondations avec une inclusivité totale ; ce qui manque encore à l’heure actuelle.
La demande des sinitré.e.s est unanime : instaurer une culture du risque adaptée aux réalités de terrain. C’est-à-dire renforcer la prévention, la gestion du risque et l’accessibilité des systèmes d’alerte de manière systémique et solidaire pour permettre à toutes et tous de réagir plus efficacement.
En savoir plus
- “Reconstruction post-inondations – Une analyse critique pour la Wallonie” par Canopea, 2023.
Cette analyse formule des recommandations allant de ce sur quoi nous n’avons qu’une emprise très limitée (la météo), vers le plus tangible et le plus opérationnel (l’urbanisme, l’aménagement du territoire). Elle rend hommage aux citoyen·nes qui ont eu à subir de plein fouet les événements de juillet 2021 et leurs conséquences. Elle veut aussi soutenir le travail de celles et ceux qui, dans toute la région, continuent à sensibiliser à la gravité de la situation, alors que beaucoup de gens préfèrent oublier, surtout s’il ne leur est rien arrivé.
« Quatre ans pratiquement après les inondations, le gouvernement wallon a confirmé l’agenda du début des grands chantiers de reconstruction dans la vallée de la Vesdre : ce sera fin 2025. Il faut dire que plusieurs bourgmestres se plaignaient de la lenteur du lancement des travaux. »
- RTBF, « Reconstruction de la vallée de la Vesdre : le gouvernement wallon confirme le début des chantiers fin 2025 », 25 avril 2025, reportage d’Erik Dagonnier : https://www.rtbf.be/article/reconstruction-de-la-vallee-de-la-vesdre-le-gouvernement-wallon-confirme-le-debut-des-chantiers-fin-2025-11537859
« En juillet 2021, de terribles inondations ravageaient la vallée de la Vesdre, notamment. Près de quatre ans après, où en est la reconstruction ? Et comment faut-il reconstruire ? Jacques Teller, professeur d’urbanisme à l’ULiège, donnera ce soir une conférence à ce sujet. Une conférence qui se tiendra à Jalhay, à l’invitation du Lion’s Club de Limbourg. Le professeur d’urbanisme était l’invité de Liège Matin ce lundi. Il a répondu aux questions de Françoise Dubois et d’Olivier Colle. »
- RTBF, “Près de quatre ans après les inondations, où en est la reconstruction de la vallée de la Vesdre ? », 19 mai 2025, reportage de Caroline Adam : https://www.rtbf.be/article/pres-de-quatre-apres-les-inondations-ou-en-est-la-reconstruction-de-la-vallee-de-la-vesdre-115491021
- RTBF, “30 nouveaux logements sociaux à Nessonvaux sur un terrain inondé en 2021 ?”, 4 juin 2025, reportage de François Braibant : https://www.rtbf.be/article/des-logements-sociaux-a-nessonvaux-dans-une-zone-inondee-en-2021-11557192
Source image illustration : Adobe Stock
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