Le 11 juin 2026, Canopea a organisé, au Caméo de Namur, la projection du documentaire Stand with Courage, réalisé par Sandrine Dixson-Declève et Carl Eneroth, suivie d’un échange avec la réalisatrice, Sandrine Dixson-Declève donc, Adélaïde Charlier et Salomé Saqué.
À travers l’histoire de son grand-père, résistant belge déporté durant la Seconde Guerre mondiale, Sandrine Dixson-Declève interroge ce que signifie résister aujourd’hui face aux reculs démocratiques, à la montée des discours de haine, à la désinformation et à l’urgence climatique.
Les thématiques qui ont été abordées sont la démocratie, les liens entre démocratie et environnement et enfin les résistances contemporaines. La soirée s’est clôturée par un échange avec le public. François Brabant, rédacteur en chef du magazine Wilfried animait les débats.
Brève présentation des intervenantes :
- Sandrine Dixson-Declève, figure internationale de la transition écologique et ancienne coprésidente du Club de Rome ;
- Adélaïde Charlier, militante climat et cofondatrice de The Bridge ;
- Salomé Saqué, journaliste et autrice engagée sur les questions démocratiques et sociales.
Les échanges ont mis en lumière plusieurs menaces pesant sur nos démocraties : la désignation de boucs émissaires, la déshumanisation de certaines populations, l’affaiblissement des contre-pouvoirs, la remise en cause des faits scientifiques et l’aggravation des inégalités sociales, qui constituent un terrain favorable aux discours autoritaires.
Un message central s’est dégagé de la soirée : il n’y a pas de protection du vivant sans démocratie forte. La transition écologique nécessite des institutions solides, des médias indépendants, des espaces de débat ouverts et une participation citoyenne active.

Les intervenantes ont également souligné les liens étroits entre les combats pour le climat, la démocratie, les droits des femmes et la défense des minorités. Face aux défis actuels, elles ont appelé à renforcer les solidarités, à s’engager dans les collectifs et à refuser la banalisation des atteintes aux droits fondamentaux.
« Comment protéger le vivant sans institutions démocratiques solides ? Sans médias libres ? Sans espaces de débat ouverts ? Que pouvons-nous apprendre des formes de résistance d’hier pour éclairer nos engagements d’aujourd’hui ? ».
C’est avec ces mots forts que notre directrice générale, Pauline Modrie, a donné le ton de la soirée.
Les menaces contemporaines contre la démocratie

- Salomé Saqué
En France, comme ailleurs, nous avons parfois construit un récit national qui met naturellement en avant les figures de la Résistance. Heureusement, elles ont existé et leur rôle a été fondamental. Mais elles n’étaient pas majoritaires.
La question qui m’intéresse est donc la suivante : pourquoi tant de personnes ont-elles participé, directement ou indirectement, à ces systèmes ? Pourquoi tant d’autres n’ont-elles rien fait ?
À chaque fois que l’on étudie les génocides, les massacres ou les régimes autoritaires, on retrouve ce phénomène : une immense majorité silencieuse qui considère que cela ne la concerne pas ou qu’elle ne peut rien y changer.
Les mécanismes qui conduisent aux pires dérives ne s’installent pas brutalement. Ils avancent progressivement, souvent de manière presque invisible.
Les personnes qui tiennent des discours discriminatoires ne se perçoivent généralement pas comme des personnes mauvaises. C’est précisément ce qu’Hannah Arendt appelait la « banalité du mal ». Les individus qui participent à des systèmes oppressifs ne sont pas nécessairement des monstres.
Les similitudes avec aujourd’hui
Nous observons aujourd’hui : la désignation de boucs émissaires ; la remise en cause des contre-pouvoirs ; les attaques contre la presse ; les attaques contre la recherche scientifique ; les attaques contre les intellectuels et la remise en cause de faits pourtant établis.
Et cela devrait nous inquiéter.
Nous faisons face aujourd’hui à des formes d’extrême droite et d’autoritarisme qui ne ressemblent pas nécessairement à celles du passé. C’est précisément ce qu’expliquait Umberto Eco dans son texte célèbre sur le fascisme éternel.
Eco rappelle que le fascisme ne reviendra jamais en se présentant comme tel. Il ne reviendra pas en disant : « Bonjour, je suis le fascisme. » Il prendra de nouvelles formes. Il se présentera parfois comme le défenseur de la liberté, de la démocratie ou de la sécurité. Il utilisera d’autres mots, d’autres visages, d’autres stratégies.
Parmi les caractéristiques identifiées par Umberto Eco, on retrouve notamment le mépris des plus faibles, la désignation de boucs émissaires, la volonté de diviser la société entre un « nous » et un « eux », ainsi que la remise en cause progressive de l’égalité entre les êtres humains.
Nous assistons à une multiplication des fausses informations, des récits concurrents et des accusations permanentes. Tout devient contestable. Tout devient relatif.
Et lorsque plus rien n’est considéré comme vrai, il devient extrêmement difficile d’avoir un débat démocratique. Le danger réside aussi dans la capacité de sociétés entières à s’habituer à certains discours.
Lorsque l’on commence à considérer comme normales des attaques contre les médias, contre les juges ou contre certaines catégories de population, on entre dans une zone dangereuse.
- Adélaïde Charlier

Lorsque je me suis engagée, je n’avais même pas conscience de toute la complexité des enjeux climatiques. Et je pense d’ailleurs qu’il ne faut pas attendre de tout comprendre pour agir. Si nous attendons d’avoir une compréhension parfaite des problèmes, nous ne faisons jamais rien. Aujourd’hui encore, je continue d’apprendre.
Je découvre constamment de nouvelles dimensions des enjeux sociaux, démocratiques ou environnementaux. Mais heureusement, il n’est pas nécessaire d’être experte pour être légitime.
Ce qui compte, c’est de rester en mouvement, de continuer à se former et à agir. La répression ne prend pas toujours la forme spectaculaire que l’on imagine. Elle peut être administrative, judiciaire ou symbolique. Elle peut passer par une criminalisation progressive de certaines formes d’engagement.
Je pense, par exemple, à des militants écologistes qui font aujourd’hui l’objet de poursuites judiciaires. Je pense également à certaines arrestations préventives observées aux Pays-Bas avant même que des actions n’aient lieu.
Ce sont des signaux faibles. Mais c’est précisément parce qu’ils semblent mineurs qu’ils doivent nous alerter. Nous avons encore aujourd’hui la possibilité d’agir. Nous avons encore la possibilité de débattre librement. Mais c’est justement pour préserver cet espace qu’il faut rester vigilants.
Nous ne devons pas normaliser. Nous ne devons pas normaliser les discriminations. Nous ne devons pas normaliser les discours de haine. Nous ne devons pas normaliser les atteintes aux libertés fondamentales.
Chaque fois que nous laissons passer une petite dérive sous prétexte qu’elle semble insignifiante, nous contribuons à déplacer les limites de ce qui devient acceptable.
Or, c’est exactement ainsi que les reculs démocratiques s’installent. Pas par un événement unique. Mais par une accumulation de petites renonciations.
La démocratie repose aussi sur la capacité des citoyens à participer, à poser des questions, à exprimer leurs inquiétudes et à défendre certaines valeurs.
Nous sommes tous légitimes pour le faire.

- Sandrine Dixson-Declève (sur la situation aux Etats-Unis ndlr)
Cela fait des décennies que la démocratie américaine s’érode.
Nous avons assisté progressivement à l’affaiblissement de l’éducation publique ; l’augmentation spectaculaire des inégalités ; la concentration du pouvoir économique ; la perte de confiance dans les institutions et la fragmentation de la société. Et lorsqu’une société est dominée par la peur, elle devient beaucoup plus vulnérable aux discours autoritaires.
Les mouvements populistes, eux, ont parfaitement compris le pouvoir des émotions. Ils mobilisent la peur. Ils mobilisent la colère. Ils mobilisent le sentiment d’appartenance. Et cela fonctionne. Nous devons être capables de défendre nos valeurs avec la même force émotionnelle. Pas en abandonnant les faits. Mais en réapprenant à parler d’espoir, de solidarité et d’humanité. En somme, si nous voulons renforcer la démocratie, nous devons aussi lutter contre les inégalités qui fragilisent le contrat social.
Conclusion sur ce sujet
La crise climatique n’est donc pas seulement un défi environnemental. C’est aussi un défi démocratique. Et défendre le climat implique de défendre les conditions qui permettent aux citoyens de participer pleinement aux décisions qui concernent leur avenir.
Liens entre démocratie et environnement
- Salomé Saqué

Depuis plusieurs années, nous assistons à une multiplication des fausses informations, des provocations permanentes et des polémiques fabriquées. Ce phénomène n’est pas accidentel, il a été théorisé.
Certaines stratégies politiques consistent à saturer l’espace public d’informations contradictoires afin de rendre impossible toute discussion sereine. L’objectif n’est pas nécessairement de convaincre. L’objectif est de créer de la confusion.
Lorsque tout devient contestable, lorsque chacun possède sa propre vérité, lorsque les mots eux-mêmes perdent leur sens, alors le débat démocratique devient extrêmement difficile.
Les réseaux sociaux jouent un rôle central dans cette évolution. Ils favorisent les contenus les plus émotionnels, les plus polarisants et souvent les plus outranciers. Ce qui génère de la colère, de l’indignation ou de la peur circule davantage que les analyses nuancées.
Nous assistons ainsi à une forme d’économie de l’attention qui récompense les discours les plus extrêmes. Cette dynamique affaiblit progressivement notre capacité collective à débattre.
Elle favorise également les discours climatosceptiques, les théories complotistes et les campagnes de désinformation. Et cela entraîne des conséquences directes sur notre capacité à répondre aux défis écologiques et sociaux.
Parce que la démocratie repose précisément sur l’idée que nous partageons un destin commun. Les droits dont nous bénéficions aujourd’hui n’ont jamais été obtenus individuellement.
- Adélaïde Charlier
Lorsque l’on parle d’engagement, beaucoup de personnes imaginent immédiatement des manifestations, des associations ou des mouvements citoyens. Tout cela est important.
Mais il existe aussi un autre espace d’action extrêmement puissant : notre entourage. Les personnes que nous sommes le plus susceptibles d’influencer sont souvent nos proches.
Conclusion sur ce sujet
La démocratie ne repose pas uniquement sur les institutions. Elle repose aussi sur la qualité du débat public, sur la confiance dans les faits, sur la capacité à agir collectivement et sur l’existence de liens de solidarité.

Résistances actuelles et la question des femmes dans ce combat
- Adélaïde Charlier
La première chose que je voudrais préciser, c’est qu’il y avait évidemment aussi beaucoup de jeunes hommes dans les mobilisations climatiques. Mais, il est vrai que les jeunes femmes ont occupé une place importante dans la visibilité du mouvement.
Il existe plusieurs explications possibles. L’une d’elles tient à la manière dont nous sommes socialisés. Les hommes sont souvent davantage orientés vers des espaces institutionnels ou des parcours considérés comme légitimes pour exercer du pouvoir : les sciences, l’ingénierie, la politique classique, les entreprises. Les femmes, quant à elles, doivent encore souvent se battre pour trouver leur place dans ces espaces.
Lorsqu’elles ne trouvent pas cette place, elles créent parfois leurs propres espaces d’engagement. Et la rue en est un.
- Salomé Saqué

Lorsque les mobilisations climatiques ont émergé, les médias ont beaucoup mis en avant certaines figures féminines. Cela a contribué à rendre ces jeunes femmes particulièrement visibles.
Mais au-delà de cette question médiatique, il existe effectivement un lien profond entre les mouvements autoritaires et les attaques contre les droits des femmes. Le contrôle du corps des femmes, de leur autonomie, de leurs droits reproductifs ou de leur liberté d’expression constitue souvent un marqueur des projets autoritaires.
Certaines figures de l’extrême droite européenne se présentent désormais comme des défenseures des droits des femmes. Mais elles mobilisent cette défense dans le but de justifier d’autres formes de discrimination.
Par exemple, elles prétendent protéger les femmes contre certaines populations migrantes. Ou elles utilisent le discours sur l’égalité pour alimenter des discours racistes ou xénophobes.
C’est ce que certains chercheurs appellent le « fémonationalisme ».
- Adélaïde Charlier
Le combat climatique. Le combat féministe. Le combat démocratique. Le combat contre les discriminations, ils reposent tous sur une même question : comment construire une société qui respecte davantage les êtres humains et les limites du vivant ?
Lorsque certains groupes sont dominés ou exclus, cela fragilise l’ensemble de la société. Et lorsqu’on s’attaque aux droits fondamentaux de certaines personnes, ce sont toujours les fondements démocratiques qui sont menacés.
C’est pourquoi il est important de construire des alliances entre ces différents mouvements.
-> convergence des luttes
-> Les attaques contre la démocratie, contre les droits des femmes, contre les minorités et contre les mouvements écologistes ne sont pas des phénomènes isolés. Ils s’inscrivent dans une même logique de concentration du pouvoir et de remise en cause des contre-pouvoirs.
- Sandrine Declève-Dixson
Le courage n’est pas un trait de caractère réservé à quelques individus exceptionnels. C’est une décision, une décision qui peut être prise chaque jour.
- Salomé Saqué
Mais il faut aussi rappeler que les grandes transformations historiques commencent toujours par des minorités. Aucune conquête sociale n’a été obtenue parce qu’une majorité de la population était convaincue dès le départ. L’impuissance est souvent l’un des principaux alliés des systèmes autoritaires.
Parce qu’une population qui ne croit plus en sa capacité d’agir cesse progressivement de participer à la vie démocratique.
- Adélaïde Charlier

Je crois qu’il est également important de rappeler que nous ne sommes pas seuls. Lorsque l’on s’engage, on peut avoir l’impression d’être isolé.
Mais dès que l’on rejoint un collectif, on découvre que d’autres personnes partagent les mêmes inquiétudes et les mêmes aspirations. C’est pourquoi je crois énormément à la force des mouvements citoyens. Pas parce qu’ils sont parfaits. Mais parce qu’ils permettent à des personnes ordinaires de retrouver du pouvoir d’agir.
- Salomé Saqué
Parfois, considérer que tout est perdu donne l’impression d’être lucide. Mais en réalité, cela revient souvent à abandonner toute capacité d’action. La lucidité consiste à voir les dangers. Le courage consiste à agir malgré eux.
- Adélaïde Charlier
Ce que je retiens du film et de cette discussion, c’est finalement une question de transmission. Nous héritons des combats menés par les générations précédentes. Nous bénéficions aujourd’hui de droits qui ont été conquis par d’autres.
À notre tour, nous avons la responsabilité de transmettre quelque chose.
Conclusion
La démocratie n’est jamais définitivement acquise.
Elle ne disparaît généralement pas brutalement. Elle s’érode progressivement lorsque les citoyens cessent de participer, lorsque les contre-pouvoirs s’affaiblissent, lorsque les inégalités se creusent et lorsque la haine devient acceptable.
Face à cela, la résistance ne relève pas uniquement de grandes figures historiques.
Elle repose aussi sur les choix quotidiens de chacun. Défendre les faits. Refuser la déshumanisation. S’engager dans des collectifs. Protéger les droits fondamentaux. Créer des solidarités. Et continuer à imaginer un avenir désirable.
Le courage, finalement, n’est peut-être rien d’autre que cela : continuer à agir, ensemble, malgré les incertitudes, pour préserver ce qui nous relie les uns aux autres et ce qui rend possible une société démocratique.

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Crédit image illustration : Canopea
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