Ce jeudi, la Fédération des Agents des Forêts et l’Amicale des Chefs de Cantonnement ont adressé une lettre ouverte aux ministres compétents du Gouvernement wallon pour faire part de leurs craintes face à un déficit structurel de ses effectifs impactant significativement le bon fonctionnement du Département de la Nature et de la Forêt (DNF) et les nombreuses missions qui lui sont confiées.
En effet, ce déficit est criant depuis de nombreuses années et ne fait que s’accentuer pour devenir très critique aujourd’hui. Le nombre d’effectifs n’a pas augmenté depuis 2019. En 2025, un moratoire sur les engagements a été imposé et, en 2026, la perspective est d’un remplacement pour trois agents. Or, la spécificité du DNF est l’ancrage territorial. Ce sont les préposés forestiers (communément appelé les agents forestiers) dont le nombre est lié au nombre de triages, c’est-à-dire un territoire géographiquement limité au sein duquel il exerce les différentes missions (gestion des forêts, sécurité, accueil du public ). Les triages sont regroupés par brigade. Chaque cantonnement est constitué de deux brigades (gérées chacune par un « C1 » ou brigadier) et plusieurs cantonnements sont regroupés au sein d’une direction. Si les préposés forestiers ne sont pas remplacés, c’est purement et simplement un territoire qui n’est pas géré. Aujourd’hui c’est une quarantaine de triages qui sont vacants, et en 2026, il y en aura 66. La situation est tellement critique qu’un triage, celui de Thuin, a dû être « fermé », les agents de la brigade n’y intervenant que s’il y a des problèmes de sécurité. Globalement, les agents ont dû mal à remplir toutes leurs missions et doivent faire des arbitrages entre elles.
Les autres services rattachés au DNF sont également en déficit : la Direction de la Nature et des Espaces Verts (DNEV), l’Unité anti-braconnage (UAB ; qui n’a même pas d’équivalent à un chef de cantonnement à sa tête), Service de la Pêche, etc. À l’échelle du Département, c’est plus de 100 postes vacants d’ici les deux prochaines années !
Dans Le Soir, la ministre répond à cette alarme du DNF : « les effectifs répondent à la norme décidée par le gouvernement wallon afin de suivre la trajectoire budgétaire, mais nous sommes conscients des problèmes rencontrés. C’est pourquoi le gouvernement a demandé aux directeurs généraux des cantonnements de prioriser les affectations. Ils doivent revenir prochainement avec des propositions. »
Depuis 2009, plusieurs réformes ont été entreprises pour tenter de fonctionner avec un nombre sans cesse décroissant d’agents. D’abord, la fusion de certains cantonnements pour passer de 38 cantonnements à 33 (sans augmentation des effectifs au sein de cantonnements plus grands). Ensuite, la fusion des triages pour passer de 540 à 390 triages. Le territoire wallon ne s’étant pas rétréci, les triages ont donc été géographiquement élargis : un même préposé forestier gère un plus grand territoire. Dans le même temps, de nouvelles missions se sont ajoutées (permis d’urbanisme, CoDT, etc.). Or, même avec cette réduction du cadre officiel, celui-ci n’a jamais été réellement rempli !
Depuis quelques années, la suppression de la territorialité est même régulièrement évoquée. Par exemple : trois agents pour quatre triages, avec plus de mobilité et des équipes volantes, conditionnés à la suppression de certaines missions (lesquelles et à qui seront-elles confiées ?).
En plus des impacts économiques pour la Wallonie et ces communes (le DNF étant le seul service public à faire rentrer de l’argent via la gestion des forêts et la chasse, approchant 100 millions d’euros/an), une autre mission essentielle du DNF impactée est la protection de la biodiversité. Le DNF a comme mission de faire respecter la Loi de la Conservation de la Nature, la création et la gestion de réserves naturelles publiques (anciennement dites domaniales), la protection des espèces, l’intégration de la fonction écologique dans la gestion des forêts publiques (qui comptent pour la moitié de la superficie de la forêt wallonne), ainsi que la mise en œuvre des diverses stratégies (Stratégie Biodiversité 360°, par exemple) et lois émanant des différents niveaux de pouvoirs politiques (Directives Oiseaux et Habitats, Loi sur la restauration de la Nature).
Malgré le manque d’effectif (c’est un des seuls Départements qui n’a vu aucune hausse d’effectif depuis 2019), le Département fait face à une augmentation considérable du nombre de nouvelles missions (notamment les espèces exotiques envahissantes et les nombreux plans d’action), mais également une forte augmentation dans quasi toutes les missions historiques : avis sur permis, demandes de dérogations à la LCN, questions parlementaires, réserves naturelles, parcs naturels, parcs domaniaux, fédération des CREAVES, Arbres et Haies Remarquables, plans d’action espèces protégées dont le loup, subventions à la plantation de haies, recours et contentieux divers, révision permanente du cadre légal, etc.
Dans les nouvelles missions, la Loi sur la Restauration de la Nature, approuvée par l’Union européenne en juillet 2024, est bien plus conséquente encore que la mise en œuvre de Natura 2000 (qui fut déjà un fameux morceau !). Les objectifs de restaurer 30% des habitats protégés (aussi en dehors des zones Natura 2000) sont légalement contraignants ! La Wallonie doit rendre un premier plan stratégique de restauration pour décembre 2026 où les moyens pour arriver à ces objectifs devront être détaillés. Or, il nous manque des données biologiques, en particulier en dehors des zones Natura 2000, où seuls 30.000Ha ont été cartographiés.
Les coupes budgétaires opérées en 2025 (le budget global pour la nature passant de 24 à 6 millions d’€…) et les perspectives pour 2026 (avec une petite rectification de 5,5 millions d’euros/an pour l’administration) ne permettent plus d’entretenir correctement les réserves naturelles domaniales. Un cantonnement a ainsi vu son budget nécessaire pour gérer ses réserves naturelles tomber à 1/6ème de ces besoins ! Ni à garantir la protection des espèces : la recrudescence de la tenderie et du braconnage des grenouilles rousses sont illustratifs de cette problématique.
Face à cette situation alarmante, les plus hautes instances du DNF ont également adressé un courrier au Gouvernement wallon l’avertissant que le DNF n’était plus en mesure de remplir l’ensemble des missions et que des priorisations seront arbitrées à partir du 1er mars, afin d’alléger la charge qui pèse sur l’ensemble des agents.
Du côté des ASBL, le secteur est également considérablement fragilisé et la situation est historiquement critique. Non seulement les soutiens financiers ont été significativement rabotés à tous les niveaux de pouvoirs. Mais même les incitants financiers pour les dons de particuliers (dont la déduction fiscale passerait de 45% à 30%), par exemple, sont aussi touchés, réduisant ainsi les alternatives de financements pour le secteur associatif. C’est le fonctionnement même des ASBL qui est impacté ainsi que l’achat de terrain, au point mort, et les difficultés à maintenir un niveau de gestion suffisant dans les réserves naturelles existantes.
Un projet emblématique mis en œuvre par l’ASBL Natagora depuis 2017 avec le soutien de la Wallonie, la création de mares agricoles, s’est lui vu carrément stoppé. Il a pourtant permis la création ou la restauration de 400 mares, avec une perspective de 250 nouveaux projets mais qui ont été abandonnés.
Pourtant, ne pas investir dans la nature coute cher ! Au Royaume-Uni, la perte de biodiversité mondiale menacerait la sécurité et la prospérité du pays, selon un rapport élaboré par le Comité mixte du Renseignement. En Belgique, ce serait une perte de 577 millions d’euros par an en services rendus par la nature. Pour la Wallonie, il serait nécessaire d’investir 193 millions d’euros par an pour atteindre nos objectifs. On est donc très très loin de consacrer des moyens suffisants pour réellement redresser la barre au niveau de l’état de la nature en Wallonie. Pour ceux qui objecteront que des coupes budgétaires sont nécessaires partout, rappelons que le budget consacré à la nature a toujours été ridiculement bas. En comparaison, le budget pour la nature en 2025 était équivalent au réaménagement d’un petit échangeur routier dans le Condroz OU à une liaison vers un hôpital dans le Brabant Wallon OU à la réhabilitation du revêtement sur un seul tronçon routier. La Wallonie estime donc qu’investir dans l’infrastructure routière est bien plus nécessaire à la survie de notre société que protéger la nature. Or, investir un euro dans la protection de la nature rapporterait en moyenne huit euros de retour sur investissement.
Bref, malgré les objectifs de la DPR et une volonté louable de la ministre Anne-Catherine Dalcq de les remplir (« j’oriente la plupart de mes politiques au service d’une ambition et d’une vision de long terme »), il est très difficile d’être optimiste sur le devenir de la politique de protection de la nature en Wallonie ces prochaines années.
Crédit image illustration : Adobe Stock
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