La transition écologique, accessible à tous et toutes ?

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Face au dérèglement climatique, à l’effondrement de la biodiversité et aux pollutions diverses, il est plus que jamais crucial de revoir en profondeur nos comportements et nos modes de vie. Mais la transition écologique est-elle vraiment accessible à tout le monde ?

De quel point de vue parlons-nous ?

Début avril, nous avons organisé une rencontre associative réunissant associations environnementales, associations de lutte contre la pauvreté, citoyennes et citoyens engagés dans la transition écologique. Cet article est le fruit des réflexions et échanges menés durant cette journée.

Nous avons commencé par nous positionner sur la roue des privilèges, pour mieux comprendre la composition du groupe et de quel point de vue nous parlons. Si certaines personnes parmi nous présentent des caractéristiques pouvant conduire à des discriminations (par exemple liées au genre ou à un vécu de pauvreté), nous sommes peu voire pas du tout touchés par l’intersectionnalité (interaction de facteurs de discrimination multiples : par exemple une femme noire, handicapée et pauvre). Les personnes racisées, sans-papier et en situation de handicap n’étaient pas représentées dans le groupe, notre réflexion présente donc inévitablement certains angles morts.

Je vous invite donc à lire cet article tout en gardant à l’esprit ses limites : il s’agit d’un texte rédigé par une femme blanche de la classe moyenne dont le métier consiste à contribuer à la transition écologique, qui fait de son mieux pour déconstruire ses privilèges et les mécanismes de dominations systémiques, mais qui ne peut prétendre à leur compréhension exhaustive, n’ayant pas vécu dans sa chair le racisme, le validisme ou l’extrême pauvreté.

Pas tous égaux face à la transition

Une étude de « Parlons climat » démontre que l’adoption des écogestes varie selon les profils et la situation des personnes. Ainsi, les personnes aisées consomment davantage de produits bio et locaux, tandis que les personnes précarisées privilégient les achats de seconde main et prennent moins souvent (voire jamais) l’avion. Les citadins et citadines privilégient le vélo et les transports en commun, tandis que les personnes vivant à la campagne se déplacent davantage en voiture, mais cultivent souvent leur propre potager.

En effet, nous ne sommes pas tous égaux face à la transition. Il est compliqué de se passer de voiture lorsqu’on habite dans une zone mal desservie en transports en commun. De plus, ces derniers ne sont pas suffisamment accessibles aux PMR. Pour manger bio et local, il faut avoir accès à des magasins qui proposent ce type de produits à prix abordable près de chez soi, et disposer d’une cuisine correctement équipée pour pouvoir cuisiner, ce qui n’est pas possible, par exemple pour les personnes vivant en caravane. Quant aux primes à la rénovation, elles constituent une aubaine pour les propriétaires qui disposent d’une épargne suffisante, mais sont inaccessibles pour les locataires qui n’ont pas de pouvoir de décision sur les travaux à réaliser dans leur logement, et les propriétaires pauvres qui n’ont pas les moyens d’avancer l’argent ni de rembourser un emprunt. La complexité des démarches administratives est également un frein, notamment pour les personnes analphabètes ou non francophones.

La mise en œuvre de l’ETS2 (extension du marché du carbone aux consommations individuelles de combustibles fossiles) aura un impact modéré pour les ménages aisés. Le signal prix les incitera probablement à modifier certains comportements (par exemple, partir en vacances en train plutôt qu’en avion), sans impacter globalement leur confort de vie. En revanche, cela risque d’aggraver la précarité des personnes qui ont déjà du mal à boucler les fins de mois, qui vivent dans une région mal desservie en transports en commun et qui n’ont pas les moyens de rénover leur logement. C’est pourquoi il est essentiel de coupler la mise en œuvre de l’ETS2 à des mesures sociales permettant d’atténuer son impact pour les plus vulnérables. Le report de l’ETS2 ne va pas dans ce sens puisqu’il rendra la transition d’autant plus brutale, privant le Fonds Social Climat de 16 % de ses revenus.

La nécessité de changements systémiques

De nombreuses initiatives de transition peinent à monter en puissance et finissent par s’essouffler faute de moyens suffisants. La sensibilisation et l’éducation permanente jouent un rôle essentiel, tant dans les changements de comportements individuels que dans la mise en action collective. Les partenariats entre associations environnementales et de lutte contre la pauvreté doivent être développés afin de permettre aux différents publics de se rencontrer et de travailler ensemble pour une transition juste. Pour ce faire, il est nécessaire d’inverser la tendance actuelle au définancement du secteur associatif (suppression des subventions considérées comme « facultatives » par le gouvernement, atteintes à l’autonomie associative dans le secteur culturel et de l’éducation permanente…), pour au contraire soutenir toutes les initiatives citoyennes et associatives en faveur du partage et de la préservation des biens communs. Un citoyen a d’ailleurs lancé une pétition sur le site du Parlement Wallon pour demander la mise en place d’une commission délibérative sur le sujet.

Nous l’avons vu, nous ne sommes pas tous égaux face à la transition écologique. Pour une transition qui ne laisse personne de côté, il est important de tenir compte de la diversité des situations des personnes. Or, la démocratie « représentative » ne l’est pas vraiment : les classes populaires et les femmes, notamment, sont sous-représentées dans nos gouvernements. Les salaires très élevés de nos ministres les coupent d’ailleurs des réalités d’une grande partie de la population. La mise en place de processus participatifs, tels que les assemblées citoyennes par tirage au sort, permettrait de prendre davantage en compte la diversité des situations vécues, et les impacts des décisions politiques sur l’ensemble de la population.

Il est également nécessaire d’agir sur les infrastructures. Nous aurons besoin de transports en commun efficaces et accessibles à tous et toutes, y compris les PMR, les personnes précarisées et les habitant·es des zones rurales. Pour y parvenir, il est essentiel de stopper l’étalement urbain, qui amplifie les problèmes de mobilité, et de lutter contre les logements vides en centralité. L’individualisation des droits sociaux permettrait de favoriser différentes formes de cohabitation et d’habitat partagé, et donc d’optimiser l’utilisation du territoire.

La mise en place d’une sécurité sociale de l’alimentation permettrait de rendre l’alimentation durable accessible à tous et toutes, en agissant également sur les modes de production et les circuits de distribution. Ce système permettrait de réduire les coûts cachés liés à la malbouffe, qui s’élèvent à 3000 € par personne et par an en Belgique, dont 70 % sont directement liés aux soins de santé.

Une fiscalité juste pour une transition juste

La transition juste nécessite des changements systémiques dans les infrastructures et l’organisation de notre société. Des moyens considérables sont donc nécessaires pour investir dans les services publics et réduire les inégalités (par le développement des transports publics, la protection sociale, la création d’emplois décents, l’isolation des logements, etc.). Pour ce faire, le Réseau pour la Justice Fiscale donc Canopea fait partie réclame un système de taxation plus équitable associé à la lutte contre la fraude et l’évasion fiscale.

Actuellement, les revenus du capital sont beaucoup moins taxés que les revenus du travail, ce qui explique que les plus riches paient proportionnellement moins d’impôts que la classe moyenne. Ainsi, les 1 % les plus riches paient en moyenne 23 % d’impôts sur leurs revenus, contre 43 % pour la moyenne belge ! La globalisation des revenus permettrait de rendre le système plus équitable, en taxant les revenus de la même manière, quelle que soit leur source (salaire, intérêts bancaires, plus-value sur actions, revenus locatifs, etc.). De plus, l’instauration d’un impôt sur les patrimoines supérieurs à un million d’euros (hors habitation personnelle) permettrait une certaine redistribution de la richesse.

Les inégalités fiscales touchent également les entreprises. En Belgique, les entreprises sont normalement taxées à hauteur de 25 % sur leurs bénéfices, mais les plus grosses entreprises parviennent souvent à payer beaucoup moins, par différents mécanismes d’optimisation et d’évasion fiscale.

Le SPF Finances estime que la fraude fiscale fait perdre 30 milliards d’euros par an (ce qui représente 10 % des dépenses publiques) à l’État belge. Pour comparaison, la lutte contre la fraude sociale a rapporté seulement 414 millions d’euros en 2025 (soit 72 fois moins que le montant estimé de la fraude fiscale). Quand David Clarinval déclare que la fraude sociale est plus grave que la fraude fiscale, il se trompe de cible… Donner la priorité à la lutte contre la fraude fiscale permettrait de récupérer un budget beaucoup plus important, alors que les effectifs du SPF Finances ont été réduits d’un tiers en 20 ans.

La fiscalité environnementale est souvent vue de façon étroite, avec des mesures fiscales très spécifiques (taxe carbone, incitants divers, etc.). Ces mécanismes sont utiles, mais très insuffisants, d’autant plus que les États continuent à subventionner les énergies fossiles (absence de taxation du kérosène, etc.) et à débourser des sommes colossales pour gérer la pollution chimique générée par certaines industries, reportant le coût sur l’ensemble des ménages au lieu d’appliquer le principe du pollueur-payeur.

La fiscalité devrait favoriser davantage d’égalité, donc de confiance démocratique et de possibilité de projets communs. C’est aussi un levier potentiel de financement de la transition. Elle pourrait être un instrument de moralité publique, garantissant un socle commun permettant à chacun·e de répondre à ses besoins fondamentaux, tout en limitant l’extrême richesse. Ce n’est pas du tout le cas aujourd’hui.

Conclusion

La justice sociale n’est pas une option : pour mener à bien la transition, nous aurons besoin de la coopération de l’ensemble de la population, ce qui est impossible dans une société très inégalitaire. C’est pourquoi, en tant que mouvement environnemental, il est de notre devoir de revendiquer une transition juste.

Remerciements

Merci à ATD Quart Monde, aux Équipes Populaires et à toutes les personnes qui ont participé à la rencontre associative ayant conduit à la rédaction de cet article.

Crédit photographique : Adobe Stock

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