Le 27 septembre dernier, nous célébrions la Journée mondiale du tourisme. Selon une étude publiée dans Nature Communications, le secteur touristique serait responsable d’environ 8,8% des émissions mondiales de gaz à effet de serre. À lui seul, le transport (avion, voiture, bateau, etc.) représente trois quarts de ces émissions.
Ainsi, le tourisme contribue largement aux dérèglements climatiques, mais il en est aussi une victime directe. Les événements météorologiques extrêmes, l’augmentation des coûts d’assurance, les pénuries d’eau, la perte de biodiversité ou encore la dégradation des sites naturels et culturels menacent déjà de nombreuses destinations à travers le monde. L’attractivité de certaines activités, comme celles liées aux sports d’hiver, ou de certaines régions devenues trop chaudes en été, s’en trouve affaiblie.
Pourtant, face à ces bouleversements, un nouveau type de tourisme est en plein essor : le tourisme de la dernière chance (Last Chance Tourism en anglais). Le principe est simple : « Il se définit comme une forme de tourisme motivée par le désir de voir ou de vivre une destination avant qu’elle ne disparaisse ou ne soit irréversiblement altérée. »
Admirer une dernière fois un glacier, plonger parmi les coraux encore vivants, ou visiter une île vouée à être submergée… autant d’expériences qui attirent aujourd’hui un public en quête d’émotions uniques et d’authenticité.
« Va voir la mer de Glace avant qu’elle ne fonde entièrement », « Va nager au sein de la Grande Barrière de corail australienne avant qu’elle ne blanchisse complètement » : ces phrases, que l’on peut entendre, soulèvent pourtant un paradoxe troublant. Bien que ce type de tourisme puisse, a priori, aider à sensibiliser davantage les voyageurs aux effets du changement climatique, se posent tout de même des questions éthiques que nous allons examiner plus en profondeur.
En effet, en voulant admirer ces merveilles menacées, le touriste participe lui-même à leur disparition. Se rendre sur place implique souvent un voyage en avion, en bateau, en voiture et donc une empreinte carbone élevée. Cela peut également avoir un impact direct sur le site visité ; une fréquentation au-delà de la capacité d’accueil du site peut entraîner une pression supplémentaire. La venue des touristes induit une production de déchets, le piétinement détériore le terrain et accentue l’érosion, les nuisances sonores se multiplient et les dégâts causés par l’ancrage des bateaux fragilisent davantage des paysages déjà mis à mal par le réchauffement climatique. De plus, certaines études soulignent le risque que les visiteurs apportent avec eux des espèces invasives ou des maladies susceptibles de bouleverser les écosystèmes locaux.
Ainsi, en cherchant à témoigner de la beauté du monde existant, ne contribue-t-on pas à accélérer sa destruction ?
Des destinations en sursis
Parmi les lieux les plus prisés de ce tourisme de la dernière chance, certains sont déjà devenus emblématiques : les îles du Pacifique, l’Antarctique, le Groenland, ou encore la Grande Barrière de corail.
Alors que la planète vient de subir le plus grand épisode de blanchissement des coraux jamais observé (80 % des récifs affectés), de nombreux bateaux à moteur continuent d’acheminer toujours plus de touristes vers cette merveille de l’océan.
En Islande, le tourisme a quadruplé depuis le début des années 2010. Cette affluence témoigne d’une forte attirance pour les paysages glacés. Bien que d’autres facteurs puissent expliquer ce choix de destination, il est tout de même intéressant de noter un véritable désir de visiter ces lieux directement impactés par le changement climatique.
Le continent blanc, quant à lui, connaît une expansion rapide du tourisme : la saison 2024-2025 a accueilli près de 118 000 visiteurs en Antarctique. Des chercheurs ont d’ailleurs constaté une concentration de métaux lourds (nickel, cuivre, plomb, zinc, chrome) dix fois supérieure à celle observée il y a quarante ans dans les zones les plus fréquentées. Selon cette étude, cette pollution provient principalement des énergies fossiles utilisées par les bateaux, avions, véhicules et infrastructures locales. Ces particules, en noircissant la surface de la glace, réduisent sa capacité de réflexion et accélèrent sa fonte. En moyenne, un seul voyage touristique en Antarctique accélérerait la fonte d’environ 100 tonnes de neige.
Les passagers des croisières participent aussi à diverses activités : kayak, randonnées, plongée, paddle, ou même, pour les plus aisés, ski de randonnée avec dépose en hélicoptère. Ces offres s’adressent à une clientèle fortunée, prête à débourser entre 10 000 et 50 000 euros pour « vivre l’expérience d’une vie ». Ce phénomène interroge également sur la dimension inégalitaire du tourisme de la dernière chance, souvent accessible uniquement aux classes les plus aisées, dont les émissions moyennes de gaz à effet de serre figurent déjà parmi les plus élevées.
Même les montagnes européennes sont concernées : les stations alpines voient leurs glaciers reculer d’année en année. Selon le Centre national de recherche scientifique (CNRS), les Alpes et les Pyrénées ont perdu environ 40% de leur volume en moins d’un quart de siècle et le glacier de la Mer de Glace à Chamonix a reculé de plus de deux kilomètres en un siècle.
Par ailleurs, comme le rappelle Jean-Baptiste Bosson (Glaciologue), lorsque la glace recule, elle laisse place à de nouveaux écosystèmes, encore fragiles, qu’il faudrait préserver et étudier. La venue massive de touristes sur ces glaciers en péril risque d’altérer ces jeunes milieux et compromettre l’équilibre d’une biodiversité naissante.
Pourtant, la fréquentation touristique pour voir la mer de Glace ne fait, elle aussi, que croître. Les infrastructures sont de plus en plus présentes, train à crémaillère et nouvelles télécabines menant directement au pied du glacier. Des aménagements facilitant l’accès à un public toujours plus large. Les arguments avancés pour justifier ces aménagements reposent sur la volonté d’informer, de protéger et de faire découvrir un patrimoine exceptionnel. Parmi ces motivations, on retrouve également l’idée de sensibiliser les visiteurs aux causes et aux conséquences du changement climatique.
En effet, certaines études montrent qu’en se rendant sur un site fragile ou déjà fortement détérioré, le visiteur peut développer une meilleure conscience de son impact, direct comme indirect, sur l’évolution de ce lieu. Il apparaît que les touristes de la dernière chance peuvent, à la suite de leur expérience, développer une sensibilité accrue à l’écologie et à la préservation de l’environnement. Vivre une expérience émotionnellement forte peut en effet marquer profondément les voyageurs. Accompagnés de guides correctement formés, ces ressentis peuvent être canalisés vers des actions concrètes de protection ou de sensibilisation. Cependant, pour l’instant, une grande partie de la responsabilité d’adopter un comportement éthique repose encore sur les touristes eux-mêmes. Et dans les faits, peu d’entre eux modifient réellement leurs habitudes après leur voyage.
Voir pour sauver ?
Est-il vraiment nécessaire, pour certains, de devoir voir ou vivre une expérience intense afin de prendre conscience de l’urgence climatique et de passer à l’action ?
Le tourisme de la dernière chance révèle notre rapport ambivalent à la nature : nous sommes fascinés par sa beauté, mais souvent incapables de renoncer à la consommer.
Il soulève une question fondamentale : comment voir, admirer et profiter sans détruire ?
Plutôt que de vouloir « tout voir avant qu’il ne soit trop tard », il s’agit peut-être aujourd’hui d’agir pour que rien ne disparaisse vraiment — ou même de réaliser que des merveilles naturelles existent bien plus près de chez soi. La question n’est peut-être pas de se satisfaire de “moins bien”, mais de réapprendre à trouver la beauté dans la nature telle qu’elle est, où qu’elle soit.
Privilégier des modes de transport plus lents — train, vélo, marche —, c’est aussi l’occasion de redécouvrir les paysages, de prendre le temps d’en profiter pleinement, autrement.
C’est retrouver le plaisir d’admirer une destination d’autant plus intensément qu’on l’a méritée.
Et peut-être, finalement, comprendre que certains lieux, pour continuer d’exister, n’ont pas besoin d’être vus de nos propres yeux.
Sources
- Garric, A. (2025, 13 oct.). Le premier point de bascule de la planète aurait été atteint avec le « dépérissement généralisé » des coraux. Le Monde. Consulté le 21 octobre 2025, à l’adresse : https://www.lemonde.fr/planete/article/2025/10/13/le-premier-point-de-bascule-de-la-planete-aurait-ete-atteint-avec-le-deperissement-generalise-des-coraux_6646310_3244.html
- Audrey Garric et Jessica Gourdon, « De plus en plus visité, l’Antarctique fond et noircit », Le Monde, publié le 20 janvier 2024. tourisme20250908LM.pdf
- Lungu, L. (2024, 17 sept.). Le tourisme de la dernière chance, un phénomène inquiétant de plus en plus prisé par les voyageurs. SoSoir. Consulté le 21 octobre 2025, à l’adresse https://sosoir.lesoir.be/623075/article/2024-09-17/le-tourisme-de-la-derniere-chance-un-phenomene-inquietant-de-plus-en-plus-prise
- Zhang, H., & Hall, C. M. (2025). Last chance tourism: A systematic literature review and future research directions. Tourism Management Perspectives, 57, 101361. https://doi.org/10.1016/j.tmp.2025.101361
- L’Agenda 2030 en France. (2025, 16 janvier). Le tourisme figure parmi les principaux vecteurs du réchauffement climatique. Consulté le 21 octobre 2025, à l’adresse : https://www.agenda-2030.fr/a-la-une/actualites-a-la-une/article/le-tourisme-figure-parmi-les-principaux-vecteurs-du-rechauffement-climatique
- Squillace, S. (2024, 5 juillet). Chamonix : voir la Mer de Glace… disparaître. TV5MONDE – Voyage. Consulté le 21 octobre 2025, à l’adresse : https://voyage.tv5monde.com/fr/chamonix-voir-la-mer-de-glace-disparaitre
Crédit image illustration : Adobe Stock
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