Une réflexion coécrite par Agathe Defourny et Alain Geerts.
« Lorsque les gouvernants ne font pas corps avec l’instance du pouvoir, la société ne fait pas corps avec elle-même, les conflits et les divisions entre les individus, les classes, les genres peuvent s’exprimer et se réfléchir . »
Claude Lefort
« La menace qu’il (le populisme ou le fascisme en civil) fait peser sur la démocratie libérale aujourd’hui n’a pas les caractéristiques d’une attaque frontale comme c’était le cas il y a cent ans. Elle est plus sournoise, oblique, quotidienne. Il ne s’agit pas d’une menace existentielle immédiate. Elle n’implique pas la suppression du système démocratique, mais l’appauvrissement qualitatif de la vie démocratique. Elle ne vise pas la tête, ni même le cœur. Elle frappe comme un couteau dans le ventre. La mort est lente, par exsanguination.
Antonio Scurati.
« Vous n’êtes pas un contre-pouvoir »
« J’ai été choquée de lire le mot « contre-pouvoir ». Vous n’êtes pas un contre-pouvoir. Le gouvernement a été élu démocratiquement, vous n’avez pas à être contre le gouvernement. » Cette phrase, prononcée par Madame Neven, Ministre de l’Énergie en Wallonie, lors d’une rencontre avec les associations nous a interpellés . L’argument qui semble la sous-tendre est troublant : un gouvernement élu démocratiquement ne peut-il être l’objet de critiques ou de contestations portées par des acteurs de la société civile ? Cette position révèle-t-elle une divergence relative à la signification de ce qu’est un contre-pouvoir en démocratie ? Ou, plus inquiétant, d’un glissement dans la compréhension de ce qui constitue un système démocratique ?
Aussi : les associations environnementales, au même titre que d’autres associations et ONGs, sont-elles ou ne sont-elles pas des contre-pouvoirs ?
“La démocratie est l’avènement du pouvoir comme lieu vide” (Claude Lefort)
La question est loin d’être anodine : comme nombre d’analystes d’horizons divers (historiens, philosophes, politistes…), spécialistes de la démocratie, le rappellent, des dérives totalitaires s’enracinent fréquemment dans des élections démocratiques avant de verser dans le totalitarisme après avoir fait taire tous les contre-pouvoirs. Notre époque, hélas, offre de plus en plus d’exemples de tentatives par des gouvernements élus démocratiquement de mettre à mal différents secteurs identifiés par eux comme illégitimes.
La démocratie n’est pas seulement un régime d’institutions, elle est une certaine manière pour une société de se rapporter à elle‑même, dans et par le conflit. Claude Lefort le formule de façon exemplaire dans l’une de ses thèses centrales : la démocratie, c’est « l’avènement du pouvoir comme lieu vide ». Le pouvoir n’y est plus incorporé dans un corps – roi, parti, chef – qui prétendrait parler au nom du peuple comme totalité. Il est un lieu symboliquement inappropriable, occupé provisoirement par des gouvernants soumis à la contestation1 .
De ce point de vue, l’existence de contre‑pouvoirs n’est pas un supplément optionnel ; elle est consubstantielle à la forme démocratique elle‑même, parce qu’elle manifeste concrètement que nul ne peut s’identifier au pouvoir ni clôturer la définition du bien commun. La démocratie institue ainsi la division et l’indétermination du social : « la société démocratique se découvre comme un lieu d’un conflit sans assurance de résolution définitive ». Cela signifie que le conflit politique n’est plus un accident à réprimer, mais un mode normal d’existence de la collectivité. Comme le souligne la philosophe Miryam Revault d’Allonnes, “La démocratie n’est pas une garantie. Les progrès de la rationalité n’entraînent pas ceux de la culture. (…) La tragédie [grecque], notamment, rappelait aux citoyens les fondements sur lesquels s’appuie l’idée d’un commun tissé de désaccords et de conflits : on ne se débarrasse pas des affects, on ne les expurge pas, on les « élabore », c’est-à-dire qu’on leur donne forme, on les apprivoise pour les associer au travail de la raison. Une démocratie digne de ce nom n’est possible qu’en s’appuyant sur ce socle fondamental qu’est le sens de l’humain”.
Les associations comme opérateurs de conflictualité démocratique
Le débat/conflit démocratique ne se joue pas seulement dans l’arène électorale ou parlementaire. Il se déploie dans une société civile plurielle, faite de syndicats, de mouvements sociaux, de médias, de collectifs et d’associations, de fédérations qui mettent en forme des intérêts, des vulnérabilités et des visions du monde. Les associations – y compris donc celles de défense de l’environnement – sont ainsi des opérateurs de conflictualité démocratique : elles rendent visibles des enjeux que l’État ou le marché tendent à invisibiliser, elles ouvrent des controverses sur ce qui compte, sur ce qui doit être protégé ou réparé, et elles contestent les prétentions de tout pouvoir à représenter seul « le » peuple ou « la » rationalité économique.
L’action des associations environnementales permet d’illustrer aisément cette dynamique sociale. En s’opposant à des projets d’infrastructures destructeurs du vivant, en contestant des normes insuffisantes de protection de la biodiversité, du climat, de la santé, ou en promouvant de nouveaux droits (droits des générations futures, droits de la nature), elles déploient la capacité de la société à remettre en cause l’ordre établi au nom de principes qui excèdent le seul présent d’une majorité temporairement au pouvoir. Elles introduisent dans le débat public des voix « absentes » – les non‑humains, les générations à venir, les populations marginalisées – et font ainsi éclater la fiction d’un peuple homogène, fusionné avec ses dirigeants. Elles vérifient/assurent également le respect des lois existantes.
La dimension subjective et éthique : courage et irremplaçabilité
Cynthia Fleury enrichit cette compréhension en se concentrant sur la dimension subjective et éthique de la démocratie2. Pour elle, « la démocratie est ce régime qui suppose que les individus acceptent de vivre avec le manque, l’incomplétude, la non‑toute‑puissance ». Le « manque » dont elle parle prolonge le « lieu vide » évoqué précédemment : la démocratie ne peut être soutenue que par des sujets capables de supporter l’incertitude, la conflictualité et la mise en question continuelle des pouvoirs.
Cela suppose un certain courage démocratique : « Le courage, c’est ce qui permet au sujet de ne pas déserter le conflit du monde ». Les contre‑pouvoirs associatifs offrent précisément des scènes où ce courage peut se déployer, en donnant aux individus des prises sur des enjeux qui les dépassent et en les arrimant à des collectifs capables de durer. La démocratie porte en elle une promesse fondatrice d’égalité, mais cette promesse, toujours imparfaitement réalisée, ne cesse de susciter la frustration. Face à cette ambivalence, le ressentiment peut gangrener la société et ouvrir la voie aux dérives autoritaires.
Fleury insiste également sur la nécessité de préserver l’« irremplaçabilité » des sujets et des institutions, contre les logiques de pure fonctionnalisation. Les associations, et en particulier celles qui défendent l’environnement, jouent un rôle de garde‑fou contre la réduction des individus et des milieux de vie à des variables d’ajustement. Elles rappellent que certains biens sont irréductibles à leur valeur d’échange, que certains territoires ou écosystèmes sont non substituables. En ce sens, les droits de l’homme sont des « droits politiques » permettant à la société de contester l’État et le marché lorsqu’ils prétendent s’ériger en arbitres uniques du légitime.
Les associations comme pratiques concrètes de démocratie
Les associations incarnent un passage du principe démocratique à la pratique concrète. Elles organisent des débats locaux, produisent de l’expertise citoyenne, scientifique et technique, inventent des formes de participation qui complètent les dispositifs représentatifs classiques. Elles sont ainsi, à la fois, symptômes d’une inquiétude démocratique – quand elles dénoncent l’impuissance ou la capture des institutions – et remèdes partiels, en réouvrant des espaces d’action et de parole. Elles rappellent la responsabilité de chacun à prendre part aux institutions communes et offrent des lieux où cette responsabilité peut s’exercer. Ceci permet d’éviter que la démocratie ne se vide de sa substance et ne bascule dans une « fatigue démocratique ».
Au total, les contre‑pouvoirs, loin d’être des « freins » extérieurs au fonctionnement normal de la démocratie, en sont le ressort intime. Parce que le pouvoir y est vide et contestable, parce que la société y est reconnue comme divisée et indéterminée, la démocratie a besoin d’une pluralité d’instances capables de contester, de contrôler, d’alerter, de nourrir. Les associations n’y sont pas des acteurs périphériques, mais des opérateurs centraux de cette dynamique : elles maintiennent ouvert le lieu du pouvoir, elles obligent les institutions à entendre ce qui ne se voit pas spontanément.
Contre-pouvoir, mais pas contre les gouvernements élus
Revenons au commentaire initial de madame la ministre Neven.
Les associations environnementales sont donc, nous venons de le démontrer, bel et bien des contre-pouvoirs. Canopea aussi, évidemment. Mais, sa longue histoire en témoigne, Canopea n’en est pas pour autant une association dont l’objet social serait d’être contre tout ce qu’un gouvernement, quelle que fût sa composition, met en place. Canopea est en effet une fédération environnementale qui :
- Soutient, renforce et met en lien ses membres ;
- Représente le secteur associatif environnemental ;
- Défend et contribue à la prise en compte du vivant dans les choix politiques et sociétaux.
Être partenaire, être force de proposition : c’est un des métiers de Canopea. Mais pour que cette expertise puisse se traduire en recommandations politiques utiles pour les autorités, encore faut-il que celles-ci jouent le jeu de la concertation. Pour pouvoir soutenir et nourrir l’action du gouvernement, les associations ont besoin de la connaître. Or, force est de constater que le gouvernement actuel se différencie d’un grand nombre des précédents par la faible concertation avec les acteurs environnementaux, et par la difficulté d’accès aux décisions.
Les associations membres de Canopea sont, elles aussi bien sûr, des contre-pouvoirs. Elles sont contre ou avec, en opposition ou en soutien, en fonction du niveau de sérieux avec lequel le gouvernement actuellement (et provisoirement) en place prendra en compte les enjeux environnementaux. C’est leur métier, c’est leur mission, et c’est leur force. Et, in fine, cette inquiétude démocratique qu’elles incarnent est à la fois la fragilité et la force du régime démocratique.
[1] Les citations et considérations de et sur Claude Lefort sont principalement issues du cahier central du Philosophie magazine n°185, octobre 2024, Qu’est-ce que la démocratie ? Texte inédit de Claude Lefort, reproduction d’une conférence prononcée en mai 1999 à Séoul, préface Gilles Bataillon et Martin Legros, traduction Martin Legros.
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- Les citations et considérations de et sur Claude Lefort sont principalement issues du cahier central du Philosophie magazine n°185, octobre 2024, Qu’est-ce que la démocratie ? Texte inédit de Claude Lefort, reproduction d’une conférence prononcée en mai 1999 à Séoul, préface Gilles Bataillon et Martin Legros, traduction Martin Legros.
- voir ici et ici pour les réflexions reprises dans le présent texte. Plus compléter la lecture : Ci-Gît l’amer. Guérir du ressentiment, Cynthia Fleury, Editions Gallimard, 2020, 325p, mais aussi Cynthia Fleury, La clinique de la dignité, Gallimard, août 2023 et enfin, Cynthia Fleury, Les irremplaçables, Gallimard, 2015.
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