Les coulisses du pouvoir : entre jeux d’influence et nécessité d’un renouveau démocratique

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Alors que le nouveau gouvernement fédéral de l’Arizona entre en fonction, il est essentiel de rappeler quelques chiffres alarmants sur l’état de la démocratie représentative. Il devient de plus en plus difficile d’ignorer l’évidence : cette dernière est en crise. Selon le baromètre social de l’IWEPS, en 2023, seuls 23 % des Wallons se disaient satisfaits du fonctionnement démocratique, contre plus de 50 % en 2018.

La confiance envers les institutions s’est érodée : l’administration wallonne suscite 58,8 % de défiance, le gouvernement wallon 64,8 %, le Parlement wallon 66,3 % et les responsables politiques 75,1 %. Seuls 18,8 % des Wallon·nes leur font encore confiance. Cette crise se manifeste aussi par une désaffection envers les partis politiques : selon le baromètre social de l’IWEPS (2023), 78,1 % des Wallon·nes leur accordent peu ou pas du tout de confiance.

L’abstention électorale atteint des records. En juin 2024, Le Soir rapportait que 1,05 million d’électeurs ne s’étaient pas déplacés, faisant du « parti des abstentionnistes » la deuxième force politique du pays. De plus, selon l’étude du consortium Not Like Us, entre 50 et 60 % des électeurs belges continueraient de voter si ce n’était plus obligatoire, ce qui ferait chuter la participation de 87,5 % à environ 60 %.

Les formations populistes et antisystèmes progressent, notamment chez les jeunes. Alors que la « génération climat » votait massivement Ecolo il y a quelques années, une part non négligeable soutient désormais l’extrême droite, qui a remporté un quart des sièges au Parlement européen lors des dernières élections en 2024. En plus d’être liée à la propagation de messages antisystèmes sur les réseaux sociaux, cette dynamique s’explique aussi par la perception d’un système politique jugé inefficace face aux crises multiples

Un système politique dysfonctionnel

Pourquoi cette crise de l’adhésion ? Pourquoi la gouvernance politique peine-t-elle à répondre aux défis actuels ?

« La scène politique tient plus d’une arène politique que d’une agora, les pugilats y sont plus fréquents que les débats d’idées, les mots servent à impressionner plus qu’à faire réfléchir, le cynisme et la dureté valent comme signes d’appartenance. Les jeux sont rationnels en surface : guidés par l’opportunisme et le calcul d’intérêt. Et irrationnels en profondeur : dominés par les passions et les enjeux symboliques ». (Alain Eraly ) 

Ces propos révélateurs, quoique peu réjouissants, ne proviennent pas d’un citoyen anarchiste, mais d’Alain Eraly, un ancien professeur de sociologie à l’Université libre de Bruxelles. Eraly a également été directeur d’un cabinet ministériel libéral bruxellois au début des années 2000. En s’appuyant sur son expérience politique et en interrogeant une soixantaine de témoins bien informés, il a mené une enquête sociologique particulièrement approfondie sur le fonctionnement politique en Belgique. Ses conclusions ont été publiées dans un livre intitulé « Le Pouvoir enchaîné. Être ministre en Belgique », paru en 2002.

Bien que l’auteur ait mis l’accent sur les aspects les plus problématiques de la machinerie politique, en passant sous silence ceux qui fonctionnent correctement, la lecture de cet ouvrage ne peut que faire réfléchir à la possibilité de rendre le système politique plus robuste et efficient à moindre coût. Dans un contexte où, comme le souligne notre nouveau premier ministre Bart De Wever dans la nouvelle déclaration politique générale, , « les défis auxquels nous sommes confrontés exigent des sacrifices de la part de tous les acteurs de notre société il m’a semblé pertinent de partager enseignements clés  de ce livre, dont la pertinence reste intacte.

La politique comme l’art de se faire A.I.M.E.R

Dans toute action ministérielle, il convient de distinguer deux niveaux : d’une part, les stratégies proprement politiques, qui visent l’accession et le maintien au pouvoir ; d’autre part, les stratégies ministérielles mises en œuvre par les acteurs politiques dans l’exercice de leurs compétences. Ces deux dimensions sont étroitement liées, car pour prendre des décisions et exercer le pouvoir, il faut d’abord l’acquérir et le conserver.

Pour Alain Eraly, les stratégies politiques constituent le socle de toute action ministérielle. La question du maintien au pouvoir se pose en permanence et pousse l’acteur politique à développer diverses tactiques. En particulier, il cherche à se faire A.I.M.E.R. – un acronyme qui résume cinq ressources essentielles :

  • Adhésion : Obtenir le soutien interne des militants et du parti.
  • Interpersonnel : Tisser et renforcer des liens dans les réseaux de pouvoir.
  • Médias : Assurer une présence constante dans l’espace médiatique.
  • Enracinement : Consolider son ancrage local auprès des électeurs.
  • Représentation : Devenir le porte-voix d’un ou plusieurs secteurs de la population.

Toutefois, si ces stratégies permettent à l’acteur politique de se positionner et d’exercer son influence, elles s’accompagnent également de dérives qui affectent profondément la dynamique décisionnelle et l’efficacité du gouvernement.

La machinerie décisionnelle et les logiques de pouvoir

« Au combat pour le pouvoir vient s’ajouter le combat pour l’exercer. » – Alain Eraly

Le travail ministériel est soumis à de nombreuses contraintes. D’abord, la complexité des dossiers : leur nombre et leur technicité dépassent souvent les compétences et les ressources d’un seul ministre. Ensuite, l’interdépendance des décisions au sein du gouvernement impose des négociations constantes, voire des marchandages, entre ministres. Cette interdépendance ne se limite pas au conseil des ministres : elle inclut aussi les parlementaires, l’administration, les autres niveaux de pouvoir, les groupes de pression, les partis, ainsi qu’une multitude de commissions et conseils consultatifs. Enfin, s’ajoute l’incertitude des décisions, souvent liée à des accords de gouvernement flous et sujets à interprétation.

Cette accumulation de contraintes engendre des rapports de force et des jeux de pouvoir quasi permanents – entre ministres, entre cabinets, chacun cherchant à influencer les décisions des autres tout en protégeant ses propres dossiers. Ces logiques de pouvoir, loin de servir l’intérêt général, viennent parasiter l’action ministérielle. Trop souvent, une décision politique découle davantage d’un rapport de force que d’une véritable réflexion collective sur les finalités à poursuivre.

Alain Eraly décrit dans son ouvrage plusieurs stratégies ministérielles utilisées pour s’imposer dans ces jeux de pouvoir interministériels : l’usage du droit de veto, la lenteur stratégique (inertie), le couplage des dossiers pour en négocier plusieurs à la fois, le non-partage de l’information, la mise en scène de l’urgence et la dramatisation des enjeux, le recours aux médias ou aux groupes de pression pour renforcer un rapport de force.

Des tendances identitaires qui entretiennent les dysfonctionnements

Au-delà des contraintes structurelles et des stratégies d’influence, Eraly consacre également un chapitre à l’identité politique des acteurs, qu’ils soient ministres ou membres de cabinets. Il y décrit certaines tendances problématiques qui façonnent leur comportement. Ces tendances ne sont pas des traits de personnalité fixes, mais plutôt des mécanismes d’adaptation aux contraintes du jeu politique, voire des stratégies de survie. Parmi celles-ci, il pointe notamment : l’obsession de sauver la face, qui empêche tout aveu d’erreur ou remise en question ; la méfiance généralisée et la peur constante d’être manipulé. L’étiquetage systématique des individus, réduisant chaque acteur à son camp, son intérêt ou son utilité politique. Le stratégisme, où l’homme politique ne perçoit plus son environnement qu’à travers des rapports de force, des calculs d’intérêt et des manipulations.

Ces tendances, en érodant la confiance nécessaire à l’action collective, influencent profondément le fonctionnement des gouvernements et des cabinets. Elles rigidifient les négociations, alimentent les tensions et compromettent la prise de décision rationnelle. Ce climat de défiance et de calcul empêche toute concertation authentique et ne fait qu’exacerber les logiques de pouvoir déjà décrites.

Un système dysfonctionnel aux effets pervers

Cette manière de fonctionner génère des effets pervers évidents mis en évidence par Eraly. Citons parmi ceux-ci : un gaspillage d’énergie dans des jeux stratégiques stériles, une primauté du court terme, où les priorités changent constamment, une inefficacité chronique, due à la difficulté de prendre des décisions conflictuelles, par crainte des négociations incessantes.

À la lecture de cet ouvrage, il apparaît assez clairement que notre système politique, tel qu’il fonctionne aujourd’hui, en plus d’être peu inefficient, pourra difficilement répondre aux défis complexes et incertains auxquels nous sommes confrontés.

Les assemblées citoyennes : un éclairage pour la complexité 

« Il faut s’en convaincre, la gouvernance publique est un grand défi de notre temps. » conclut Alain Eraly dans son livre.

Le philosophe Jurgen Habermas définit la démocratie comme un processus de délibération collective, où les décisions résultent d’un dialogue argumenté. Aujourd’hui, notre système politique en est très éloigné. Il est donc impératif de réintroduire des espaces de discussion réels, où les citoyens ont leur mot à dire et où l’intelligence collective peut émerger. Même si elles ne résoudront pas tous les problèmes de notre système démocratique, les assemblées citoyennes mixtes ou non représentent une piste sérieuse.

Leur succès, tant pour créer de l’intelligence collective que pour recréer de la confiance et du lien avec les autorités et le système politique repose sur plusieurs principes fondamentaux :

  • Le tirage au sort : garantissant une représentation diversifiée, il évite les biais liés aux réseaux d’influence et assure un échantillon de citoyens réellement représentatif.
  • Une facilitation neutre et professionnelle : il est essentiel d’éviter la domination des plus aguerris, notamment des élus, pour assurer un véritable débat démocratique.
  • Un accès à une information variée et fiable : l’expertise apportée aux citoyens doit être plurielle, intégrant différentes perspectives académiques et sociétales dont les groupes d’intérêt. 
  • Une traduction effective des recommandations : trop souvent, les résultats des consultations citoyennes restent lettre morte. Une véritable transformation passe par une institutionnalisation de leur impact.
  • La communication autour du processus et des résultats voire la mise en place d’une consultation populaire pour crédibiliser ceux-ci.

Plutôt que de supprimer le Sénat, le nouveau gouvernement fédéral pourrait le transformer en une assemblée citoyenne permanente, offrant ainsi un espace de délibération capable d’orienter les politiques publiques avec une vision à long terme. En Wallonie, rappelons que la création d’une commission mixte réunissant citoyens et élus figure en tête des quatre recommandations issues de la première commission mixte wallonne. Il appartient désormais au Parlement wallon de concrétiser cette avancée et d’inscrire cette démarche dans la durée.

Ressources

Alain Eraly, Le pouvoir enchaîné. Être ministre en Belgique, 2002, Editions labor. Disponible dans toutes les bonnes bibliothèques !

Crédit image illustration : Adobe Stock

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