L’Europe ne doit pas plier face au chantage gazier américain

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Black smoke from burning of associated gas

Une Carte Blanche sur la question du méthane parue dans le journal de standaard.

Auteurs : Arnaud Collignon de Canopea, Jeroen Fonteyn et Angelos Koutsis de Bond Beter Leefmilieu 

L’Europe a longtemps été à la pointe pour lutter contre les fuites de méthane lors de la production de gaz, mais elle recule désormais sous la pression américaine. Une attitude totalement irresponsable, mais surtout injustifiable.

Une grande partie du gaz naturel liquéfié (GNL) américain provient en effet du gaz de schiste, extrait via la technique controversée de fracturation hydraulique. Cette technique d’extraction spécifique et le transport de ce gaz sont particulièrement émetteurs d’une énorme quantité de méthane qui s’échappe dans l’atmosphère.  

Le méthane, principal composant du gaz fossile, est un gaz à effet de serre si puissant qu’il est à lui seul responsable d’un tiers du réchauffement climatique. Pourtant, le secteur des énergies fossiles fait preuve de laxisme à cet égard: selon l’Agence internationale de l’énergie, 200 milliards de mètres cubes de gaz naturel s’échappent chaque année dans l’atmosphère. Cela équivaut à 60 % de la consommation annuelle totale de l’Union européenne envoyés directement dans l’atmosphère.

Une logique environnementale et rationnelle imposerait donc d’investir pour éviter ces fuites. Mais l’industrie des énergies fossiles, avec les États-Unis en tête, a plutôt choisi d’attaquer le cadre législatif européen. Ce mois-ci, l’ambassadeur américain auprès de l’UE, Andrew Puzder, a menacé de fermer le robinet de gaz en raison des réglementations européennes sur les fuites de méthane. 

Drones et caméras

Avec son règlement sur le méthane, l’Europe a fixé un cadre en 2024 pour limiter les fuites de méthane. Les entreprises énergétiques doivent détecter les fuites à l’aide de drones et de caméras infrarouges, et les colmater immédiatement. À partir de 2027, l’Europe exigera également des importateurs qu’ils rapportent leurs fuites de méthane. À terme, le gaz des producteurs négligeant leurs fuites de méthane sera pénalisé à l’accès au marché européen. 

L’Europe a les moyens de fixer les règles du jeu mondial. La côte est des États-Unis est parsemée de tous nouveaux terminaux d’exportation de GNL destinés à l’Europe. Rediriger ce gaz vers l’Asie est logistiquement complexe et le rendrait plus cher. Cesser les exportations vers l’Europe ferait donc très mal aux États-Unis eux-mêmes. De plus, les experts prévoient un vaste excédent mondial de gaz dans les années à venir. Parallèlement, l’UE réduit sa consommation de gaz fossile grâce au Green Deal. Le marché européen représentant aujourd’hui la moitié du commerce mondial de GNL, l’UE dispose d’un atout majeur pour imposer ses exigences. 

Ce que l’Europe demande est parfaitement réalisable pour les entreprises. Colmater les fuites coûte en moyenne à peine 0,7 % du prix du gaz et s’amortit souvent rapidement grâce à la vente du gaz ainsi récupéré. Pour un secteur qui a réalisé des profits faramineux ces dernières années, cela ne représente rien.

La technologie est par ailleurs prête et déjà appliquée par de nombreuses entreprises qui ont déjà investi avec succès ces dernières années pour rendre leurs installations étanches aux fuites. Les analyses de marché montrent que l’offre de gaz fossile conforme aux règles européennes dépassera largement la demande européenne d’ici 2027. Il n’y aura donc pas de pénurie physique dans les années à venir.

Un lobby qui porte ces fruits

Pourtant, le règlement européen sur le méthane risque d’échouer, pris entre les pressions géopolitiques et la négligence politique au niveau des États membres. Sous la forte pression de l’industrie, la Commission européenne propose de geler les amendes prévues. Elle rendrait ainsi la loi ineffective et pénaliserait les pionniers qui ont déjà investi dans la lutte contre les fuites de méthane.

La Belgique doit s’opposer résolument à ce dévoiement. Au sein du Conseil européen, mais aussi sur son propre territoire. Dans la mise en œuvre nationale de la loi, notre pays a manqué toutes les échéances. Une application effective des sanctions est encore loin d’être envisagée.

S’attaquer aux fuites de gaz est nécessaire non seulement pour le climat, mais cela renforce aussi notre sécurité d’approvisionnement. La Belgique doit faire preuve de fermeté lors du Conseil Énergie du 26 juin, où se jouera le sort du règlement sur le méthane. C’est précisément maintenant qu’il faut du courage politique pour appliquer pleinement la loi.