En rassemblant des images d’archives de la Sonuma dans un documentaire, le magazine Wilfried met en lumière des fragments de la vie politique belge, autour des personnages de la Cité Ardente. Des Liégeois et Liégeoises qui ont, d’une manière ou d’une autre, laissé leur trace sur la politique régionale ou belge, et qui étaient les protagonistes de quelques grands moments de l’actualité, des années 60 au début des années 2000. Un recul dans le temps, parfois bien avant ma naissance, parfois sur des sujets dont j’ai le vague souvenir d’avoir entendu parler, petite, dans les conversations d’adultes ou à la radio. Après une première projection qui a fait salle comble en décembre, le magazine réinvitait le politologue de l’ULiège Geoffrey Grandjean, pour un deuxième ciné-débat ce 9 avril. L’occasion pour moi, aujourd’hui petite observatrice de la vie politique sur les sujets environnementaux, de voir que si beaucoup de choses ont changé, au fond,… tout est resté pareil.

Entre les années 70 et 2000, plusieurs grandes figures politiques de notre Région trouvent l’origine de leur engagement à Liège : André Cools ou Jean Gol, Didier Reynders, Laurette Onkelinx, Jean-Michel Javaux ou le jeune Raoul Hedebouw. Indépendamment d’un nom ou d’un parti, ce film-documentaire raconte surtout l’histoire de la vie politique, de l’évolution d’anciens partis vers ceux que l’on connait aujourd’hui, de l’éclosion du PTB et des premières victoires écologistes. Alors, en vrac, voici quelques réflexions qui ont accompagné mon trajet retour, du centre de Liège vers sa périphérie, durant lequel, dans ma tête, ces images d’archives résonnaient si fort avec l’actualité turbulente des dernières semaines.
Personne n’est satisfait
Le film revient sur plusieurs grandes mobilisations syndicales des années 70 et 80. Avec, en toile de fond, la relation historique, mais tendue entre la FGTB et le PS. Après plusieurs années dans l’opposition durant lesquelles le Parti socialiste a nourri ses propositions politiques à la source des revendications syndicales, on reproche à André Cools, alors que le PS est en majorité avec les sociaux-chrétiens, de ne pas porter assez fort la voix des luttes sociales au sein du gouvernement. Au point de voir sa tête en caricature sur plusieurs pancartes lors de manifs. Par interviews interposées, le ministre PS et Jean Gayetot, alors patron de la FGTB, se répondent. André Cools dit alors « si je devais consacrer moins d’énergie à convaincre mes amis, j’en aurais plus pour combattre mes ennemis »*. Et Jean Gayetot de répliquer : « Si André Cools consacrait plus d’énergie à combattre ses ennemis, il aurait moins besoin de convaincre ses amis ».
Les mobilisations syndicales de l’époque n’ont rien à envier à celles, plus récentes, qui rythment l’actualité depuis la mise en place du gouvernement Arizona. Alors, comme maintenant, les mouvements contestataires s’étendent à l’ensemble de la société, y compris la magistrature.
Alors qu’il s’apprête à céder la présidence du PS, André Cools médite : « La semaine passée, les magistrats étaient en grève en même temps que les métallurgistes. Image de notre temps. Plus personne n’est satisfait et tout le monde a une solution pour les autres… à condition qu’on ne touche pas à sa solution à lui ».
Des mots prononcés il y a 50 ans, qui résonnent bien fort aujourd’hui.
La vie large
Autre séquence, André Cools toujours.
« Par l’individualisme, on a fait perdre aux hommes le sens des autres. On a fait croire aux hommes qu’il faut importer des fraises d’Afrique du Sud au mois de décembre, alors qu’on les jette quand elles poussent dans notre jardin au mois de juin. On a fait croire aux hommes qu’il faut absolument partir en vacances au-delà d’Antibes pour pouvoir envoyer une carte postale à ses voisins, que Melreux ou la Semois ce n’est pas assez bien. On a fait croire aux hommes que, pour être quelqu’un, il faut augmenter tous les cinq ans la cylindrée de sa voiture, et passer de la 2CV à Mercedes d’occasion comme summum de la considération sociale. »
Si ce n’est l’anachronisme, j’aurais pu croire qu’André Cools lisait un extrait de La Vie Large, le livre de Paul Magnette, qui lui a succédé à la tête du Parti socialiste plus de trois décennies plus tard.
Si les pensées écosocialistes des présidents du PS semblent s’être transmises avec la fonction, force est de constater que maintenant, comme alors, elles ne prennent pas le pas sur les discours sacralisant le pouvoir d’achat (et le consumérisme, son autre face).
Parler quand on a quelque chose à dire
Son nom est à nouveau réapparu dans l’actualité liégeoise, récemment, mais pour célébrer les 30 ans de sa disparition. Le 18 septembre 2025, la soirée d’hommage à Jean Gol, organisée par le MR dans les locaux de l’Université de Liège, est le décor d’affrontements entre la police et des manifestants propalestiniens et antifascistes. Plusieurs élus libéraux ou personnalités proches du mouvement sont pris à partie. Après avoir vu naitre Jean Gol, Liège devient le fief de l’opposition contre son successeur, Georges-Louis Bouchez.
Dans une des séquences, Jean Gol dit qu’il « ne faut parler que quand on a quelque chose à dire, et pas seulement pour être vu ou entendu ». Cette phrase, à elle seule, suffit à différencier les deux hommes.
Les flics, pires qu’avant ?
En matière de protestations, là aussi, rien vraiment ne change, mais tout est différent. Le 28 novembre 1995, 5000 étudiants issus des 4 coins de la Wallonie se rassemblent à Liège pour obtenir un refinancement de l’enseignement supérieur. Le cortège dévie de l’itinéraire autorisé et s’engouffre dans la trémie Charlemagne. De l’autre côté, ils sont accueillis par des matraques, des autopompes et des policiers à cheval. Jean-Maurice Dehousse, ancien ministre-président wallon, devenu bourgmestre socialiste de Liège, avait donné la consigne claire aux forces de l’ordre de ne tolérer aucun débordement.
Le Tribunal de 1er Instance de Liège condamnera plus tard l’État belge dans cette affaire, considérant que « l’intervention des gendarmes ayant porté des coups violents à un manifestant apparait comme disproportionnée et injustifiée ».
Ainsi, cette trémie que j’ai empruntée chaque matin pendant 10 ans pour me rendre à l’école, puis à l’unif, avait vu défiler, l’année de ma naissance, des milliers d’étudiants qui se battaient pour garantir un financement suffisant de l’enseignement supérieur. 30 ans plus tard, ils sont moins, mais la préoccupation est la même : cette année encore des étudiants manifestent contre la réforme portée par la Ministre Glatigny qui va sensiblement augmenter le prix du minerval.
Le féminisme a-t-il encore une raison d’être ?
Retour dans le temps. En 1966, 3000 travailleuses de la FN Herstal se mettent en grève. « À travail égal, salaire égal », les travailleuses haussent le ton pour obtenir une égalité salariale entre hommes et femmes, ce qu’elles revendiquent de longue date. Cette mobilisation de grande ampleur, qui durera plus de 3 mois, se solde par une victoire ; et même s’il reste inférieur à celui des hommes, le salaire des femmes est augmenté. Une image dans cette séquence est savoureuse : une dizaine de femmes, composant le comité de grève, sont en réunion pour organiser la contestation, le soutien aux travailleuses mobilisées, et répondre aux questions des journalistes. Sur la table voisine, leurs collègues masculins1 tapent le carton.
30 ans plus tard, Yves Thiran introduit son JT du soir sur la RTBF avec cette question : « Le féminisme a-t-il encore une raison d’être en 1990 ? »
En 2023, l’écart salarial entre les hommes et les femmes s’élevait encore à 7%, pourcentage corrigé pour la durée du travail. Sans cette correction, l’écart s’élève à 19.5%. Ce qui n’a pas changé : la responsabilité de la vie de famille qui pèse toujours davantage sur les femmes, et la majorité de travail à temps partiel dans les secteurs où se retrouvent de nombreuses femmes.
Ecolo est un mouvement qui n’a pas de tête
En 1983, Liège devient la première grande ville d’Europe à accueillir des écologistes dans la majorité. Raymond Yans, Brigitte Ernst et Théo Bruyère sont les 3 premiers échevins verts à rejoindre l’exécutif communal, aux côtés de socialistes y siégeant de longue date. Si les uns et les autres se regardent d’abord en chiens de faïence, une balade dans les Hautes Fagnes, bottes aux pieds, permet de finalement sceller l’accord budgétaire du nouveau collège.
Brigitte Ernst, tout en pelant des pommes, résume ainsi le mouvement Ecolo. Un mouvement qui se préoccupe davantage de la qualité de vie, du temps qu’on a en dehors du travail. De la place qu’occupe l’homme dans son environnement, et de ce qu’on laisse à ceux qui suivront. Elle ne sait pas si Ecolo résistera à l’exercice du pouvoir. Mais elle sait que le mouvement Ecolo va au-delà de la politique.
Raymond Yans, de son côté, est dans l’introspection. Il parle lentement, regarde peu la caméra, réfléchit beaucoup. Quand le journaliste lui demande « Pensez-vous que les 11 000 Liégeois qui ont voté pour Ecolo rentrent dans autant de subtilité que vous ? », il répond : « Sans doute pas. Mais c’est la subtilité et l’introspection qui nous permet de faire ce pour quoi les gens ont voté pour nous ».
Selon ces élus, Ecolo est un mouvement. Par définition, il n’y a pas de tête. Là encore, ces mots résonnent à notre époque. 2024 marque un recul historique pour Ecolo à tous les niveaux de pouvoir. Plus que jamais, le mouvement Ecolo mise sur sa coprésidence pour relever la tête.
La politique reste une histoire de luttes et de conflits
Au travers des différentes époques, une constante : la tension, le conflit. L’opposition de vision entre un État régulateur d’une part et « l’économie du laissez-faire » d’autre part. Avant, dans des discours ou des interviews télévisées, maintenant dans des tweets ou des reels, les termes utilisés n’ont pas changé. D’un côté la solidarité. De l’autre, la liberté. D’un côté : revalorisation salariale, index, conditions de travail. De l’autre : déjà, ce que coûte l’état, et la nécessité de maîtriser les dépenses sans entraver le progrès. Dans un sens, ce film aide à relativiser. La tension exacerbée que nous connaissons aujourd’hui est le cœur même de la politique : une histoire de lutte. Ce qui change sans doute : cette conflictualité autrefois assumée est maintenant montée en épingle. Le combat ne se fait plus sur des idées, mais sur des personnes. N’est-ce pas alors que l’on perd notre capacité à gouverner ensemble ?
Merci à Wilfried d’entretenir la mémoire de la vie politique. Pour que les néophytes qui, au fur et à mesure, reprennent le flambeau des mouvements de la société civile puissent comprendre les lignes de force dans la longue histoire de luttes et de compromis dans laquelle ils s’engagent.
Prochaines projections, avec pour chacune, de nouvelles séquences et un montage 100% inédit :
- Le 28 avril à Liège (Cité Miroir)
- Le 19 mai à Charleroi
- Le 8 juin à Mouscron
Toutes les infos seront à retrouver sur la page Facebook de Wilfried ⤵️
* Toutes les citations sont reconstituées sur base de 3 notes et demi griffonnées sur un cahier dans une salle sombre, et d’une mémoire pas si mauvaise mais fatiguée. Ce n’est donc pas du mot à mot mais l’idée y est. Pour les plus pointilleux d’entre nous, il faut aller voir le film.
Crédit image illustration : Adobe Stock
Aidez-nous à protéger l’environnement,
faites un don !
- Pas sûr que ce soient leurs maris. Je pense que ce sont plutôt leurs collègues masculins. ↩︎
Faites un don

