Non à l’économie punitive !

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Certaines personnes aiment à qualifier l’écologie de « punitive ». Tenter de maintenir des conditions de viabilité de l’espèce humaine sur terre, cela serait donc punitif ? Que dire alors de la promotion d’un développement économique incontrôlé (et les règles de (dis)fonctionnement des sociétés humaines associées) qui, dans les faits, se traduit par la croissance des inégalités au sein de la population, le mépris des équilibres naturels et, partant, une dégradation de la viabilité susmentionnée ?

« Moi, je suis contre l’écologie punitive »

D’aucun·e·s aiment à qualifier l’écologie de « punitive ». Ou établir plus ou moins subtilement une distinction entre une mauvaise écologie, qui serait punitive, et une bonne qui ne le serait pas. Tandis que cette dernière serait portée par des personnes sensées, raisonnables, responsables, la première serait promue par des personnes ou institutions « radicales », dogmatiques, peu conscientes ou peu soucieuses des conséquences socio-économiques des mesures dont elles recommandent la mise en œuvre. Ces personnes ou institutions pourraient même, sciemment, chercher à « punir » les citoyen.ne.s en tentant de faire adopter des lois et décrets dans le but principal de nuire à la population, par pur vice … Peut-être certaines personnes utilisent-elles aussi cette expression dénigrante pour laisser entendre que l’écologie serait punitive par nature, mais que, fair-play, elles ménagent néanmoins une petite place pour une écologie qui pourrait ne pas l’être.

Quoi qu’il en soit, quelles que puissent être les motivations à la base de l’emploi de plus en plus fréquent de l’adjectif « punitive » pour qualifier certaines propositions fondées sur un souci de protection de la nature (dont l’humanité fait partie intégrante, il convient de le souligner), cette évolution est, à nos yeux, pour le moins inquiétante. Et nous amène à nous interroger : cela ne relève-t-il pas d’une stratégie de communication visant à disqualifier l’ensemble de la pensée écologique ?

Petit détour sémantique

Pour répondre à cette question, arrêtons-nous un instant sur la signification des termes utilisés.

Le Larousse en ligne définit ainsi l’écologie :

  1. « Science ayant pour objet les relations des êtres vivants (animaux, végétaux, micro-organismes) avec leur environnement, ainsi qu’avec les autres êtres vivants. »
  2. « Synonyme courant d’écologisme », lui-même défini comme « Position dominée par le souci de protéger la nature et l’homme lui-même contre les pollutions, altérations et destructions diverses issues de l’activité des sociétés industrielles. »

Quant au Robert, il définit l’écologie en ces termes :

  1. « Étude des milieux où vivent les êtres vivants, ainsi que des rapports de ces êtres avec le milieu. »
  2. « Doctrine visant à un meilleur équilibre entre l’être humain et son environnement naturel ainsi qu’à la protection de ce dernier. Courant politique défendant ce mouvement. »

Ainsi l’écologie est-elle d’une part une science – la science du vivant – et, d’autre part, une approche basée sur ce que dit cette science et motivée par le souci de protéger la nature, le vivant contre les excès de l’espèce humaine. Donc de protéger celle-ci contre ses propres excès. Ce qui paraît assez sain. Car cette science nous dit des choses fondamentales et terrifiantes quant aux impacts des activités humaines sur l’ensemble du vivant : effondrement de la biodiversité, bouleversements climatiques, pollution des océans … Il semble donc heureux que certaines personnes et organisations acceptent ces constats assez désagréables, prennent en charge le rôle ingrat de « porteur·euse·s de mauvaises nouvelles » et tentent de ménager dans le débat public une place aux enseignements de cette science et aux recommandations qui en découlent.

Quant à la définition de « punitif », selon le Larousse, cela « Se dit d’une action qui a pour objet de punir. » et le Robert nous dit qu’il s’agit de ce qui est « Propre ou destiné à punir. » Les deux dictionnaires donnent l’exemple de l’expédition punitive pour illustrer la notion de volonté, d’intentionnalité. Qualifier certaines mesures de « punitives », c’est donc suggérer qu’il existe chez les personnes ou organisations qui les promeuvent une intention de punir, de nuire. Voire, plus subtilement, suggérer qu’en l’absence d’une telle volonté, seules la maladresse, l’incompétence, la bêtise pourraient expliquer certaines propositions de mesures. L’écologie punitive serait alors le fait d’écolos-bobos hors-sol qui ignoreraient tout des réalités socio-économiques et proposeraient à la légère des mesures nuisant gravement à la prospérité et punissant les braves citoyens-travailleurs. Bref, pour le dire crûment, les individus qui feraient de « l’écologie punitive » seraient soit méchants, soit cons …

But why ?

Quand une personne, en cours d’interview ou de débat, souligne son opposition à « l’écologie punitive », on peut dès lors supposer que :

  • soit elle cherche à souligner le caractère pervers ou inconscient des personnes ou organisations qui portent le message écologiste (et faire ressortir, par effet miroir, son propre caractère réaliste, raisonnable, soucieux des autres …) ;
  • soit elle fait consciemment appel à une vieille technique de dialectique éristique (stratagème XII tel que théorisé par Schopenhauer) pour « prendre le dessus » dans la discussion ;
  • soit elle répète une formule dont elle sait qu’elle fait mouche et qui peut lui permettre de sortir de biais d’un débat délicat.

Mais pourquoi, plus fondamentalement, un tel acharnement contre la pensée écologiste – et particulièrement contre sa déclinaison politique ? Parmi les multiples raisons potentielles, l’une des principales est sans doute qu’elle « fait sortir des labos » mais aussi « remonter du terrain » :

  1. des constats, des faits objectifs (et par ailleurs effrayants) quant à l’état de l’environnement, de la nature ;
  2. des diagnostics, des relations de cause à effet entre certains comportements humains et ces faits ;
  3. des recommandations pour agir sur les causes plutôt que sur leurs effets.

La nécessité d’une action sur les causes, donc sur les comportements humains, a été on ne peut plus clairement mise en exergue par la plateforme intergouvernementale scientifique et politique sur la biodiversité et les services écosystémiques (IPBES) qui, en 2019, concluait de ses travaux qu’il était littéralement vital pour l’humanité d’opérer un « changement en profondeur », soit « une réorganisation en profondeur à l’échelle du système de l’ensemble des facteurs technologiques, économiques et sociaux, y compris des paradigmes, des objectifs et des valeurs. »[1]

Ce message est évidemment très difficile à entendre du fait qu’il remet en question « l’ordre des choses », des fondements de nos sociétés à nos comportements quotidiens. La tentation est grande, dès lors, de prendre de « petits arrangements » avec la réalité en minimisant les constats : « La vérité est incompatible avec le confort et, dans notre immense majorité, nous préférons le confort. »[2] Certains vont juste remodeler les faits pour qu’ils leur soient supportables quand d’autres vont, purement et simplement, les refouler, les rejeter en bloc. Parfois de manière inconsciente, parfois volontairement. Le concept « d’écologie punitive » se révèle alors bien pratique …

Finance, croissance et économie

Ce que nous dit l’IPBES, c’est qu’on ne peut sérieusement répondre aux enjeux environnementaux qu’en développant une approche systémique. Laquelle requiert beaucoup d’humilité. Celle de reconnaître que notre système économique n’est qu’un type de fonctionnement possible des sociétés humaines parmi des centaines, voire des milliers d’autres, et peut-être pas le meilleur. Celle d’accepter que l’humanité ne soit qu’une espèce parmi les millions que compte la nature. Celle d’admettre que ces espèces (animales, végétales, fongiques, unicellulaires) vivent en interdépendance. L’humilité et la lucidité, aussi, de prendre conscience que le problème écologique fondamental, ce ne sont pas les bouleversements climatiques ni l’effondrement de la biodiversité – mais l’excès.[3] Excès dont fait preuve l’humanité qui ignore « superbement » les limites de la planète sur laquelle elle vit.

Ceci heurte de plein fouet le crédo de la croissance économique infinie dans un monde fini auquel adhèrent la majorité des « décideurs ». En effet, aussi incroyable que cela puisse paraître aux enfants à qui l’on explique ce qu’est une croissance exponentielle, la poursuivre coûte que coûte ne semble pas incongru ni aux plus importants dirigeants politiques de la planète ni à la majorité des économistes les plus renommés. En fait, « La croissance est devenue croyance, culte, baume miracle pour tout panser sans avoir à penser. »[4]

Lorsque l’on évoque l’économie aujourd’hui, ce n’est pas tant de la production, de l’échange et de la consommation des biens et des services qu’il s’agit, mais des flux monétaires qui accompagnent ces opérations, mais de la finance. Or, « Quel modèle de croissance impose le système financier à l’économie réelle ? La réponse va de soi : les intérêts composés exigent une croissance exponentielle, laquelle est une impossibilité mathématique sur une planète finie. »[5]

Non à l’économie punitive !

La poursuite d’une croissance infinie dans un monde fini implique, une fois atteint un seuil critique, la compétition à grande échelle pour l’accès aux ressources, la prédation des avoirs du voisin, l’exportation de pollutions que l’on ne peut plus gérer : « Des désirs infinis dans un monde fini signifient une rivalité sans fin. »[6] Aujourd’hui plus encore qu’hier, la croissance économique des uns fait l’appauvrissement et le malheur des autres et de la planète.

L’économie stricto sensu (« Ensemble des activités d’une collectivité humaine relatives à la production, à la distribution et à la consommation des richesses. » selon le Larousse en ligne) est neutre. Elle peut être positive, bienveillante, quand elle est régulée dans une perspective solidaire et profite au plus grand nombre.

Mais l’économie impulsée par le système financier incite à la compétition – laquelle, si elle fait des gagnants, fait inévitablement des perdants … Cette économie-là mène à tous les excès. Toute entrave à ce qu’ils estiment être leur liberté absolue de faire du profit doit, aux yeux de certains, être éradiquée. Ceci, quel que soit le nombre de victimes. Des licenciements justifiés par le seul désir d’augmenter les dividendes au dumping social qui maintient des populations entières dans un état proche de l’esclavage en passant par la défense intransigeante des grands traités dits « de libre-échange », la violence économico-financière atteint des sommets.

Cette économie-là est clairement punitive. Pour prospérer, elle a besoin de dégrader les conditions de travail, de polluer sans scrupules, sans états d’âmes : Rana Plaza, Renault Vilvorde, Dieselgate, sables bitumineux en Alberta …

À cette économie-là qui avance aujourd’hui la tête haute, décomplexée, dans un monde où le respect et la solidarité plient sous les coups de boutoir de la haine et du rejet, nous disons stop : Non à l’économie punitive !

Certaines idées ou passages de cet article sont emprunté·es à « Aimer le vivant ».

Crédit photographique : Adobe Stock


[1] https://ipbes.net/global-assessment

[2] Tzetan Todorov. Face à l’extrême

[3] Richard Heinberg. 2017. Climate change isn’t our biggest environmental problem, and why technology won’t save us

[4] Jean Gadrey. Adieu à la croissance

[5] Christian Arnsperger, Stephan Brunnhuber, Sally Goerner et Bernard Lietard. Halte à la toute-puissance des banques

[6] David Graeber. Dette – 5 000 ans d’histoire