Eau et énergie en Wallonie : l’objectif de suffisance s’impose

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Episode 1 : pourquoi la suffisance ?

Nos robinets coulent, nos radiateurs chauffent, nos lumières s’allument…sans que nous ayons à y penser. Ce quotidien confortable et ordinaire donne l’illusion d’un système qui fonctionne. Pourtant, souvent silencieusement, les pressions sur les ressources en eau et en énergie s’intensifient.

Crises climatiques, dégradation des écosystèmes, tensions sociales et géopolitiques : ces signaux convergents nous obligent à aller au‑delà de la seule efficacité technologique. Ils nous invitent à interroger plus fondamentalement nos usages et nos besoins. C’est là qu’intervient la suffisance : une approche indispensable, par respect du vivant, par souci de justice sociale et par solidarité avec les populations ici et ailleurs — condition essentielle d’une paix durable.

 Nous vous proposons une série de 3 articles issus de notre nouveau rapport. Celui-ci abordera les raisons et fondements de la suffisance. Le suivant analysera les limites d’une tarification progressive de l’eau et de l’énergie, lorsqu’elle est mise en place sans cadre plus large. Le dernier présentera l’approche des corridors de consommationqui propose un cadre démocratique et collectif pour organiser les usages de l’eau et de l’énergie entre un plancher  pour couvrir les besoins essentiels de chacun·e et un plafond à ne pas dépasser pour rester dans les limites de la planète.

Les limites planétaires sont aussi dépassées en Belgique  

Figure 1. L’état des limites planétaires en Belgique en 2023 (source : CERAC 2024)

Pour comprendre pourquoi la suffisance devient incontournable, il faut d’abord replacer la Wallonie dans un cadre plus large : celui des limites planétaires. En 2009 puis en 2023, des scientifiques ont identifié neuf grandes limites que l’humanité ne devrait pas dépasser si elle veut maintenir des conditions de vie stables sur Terre1. Une étude du CERAC publiée en 20242 a appliqué ce cadre à la Belgique pour 6 de ces limites : les changements climatiques, la biodiversité, l’eau douce (eaux de surface et souterraines), les cycles de l’azote et du phosphore ; l’utilisation du sol et la qualité de l’air…. Celles-ci sont quasi toutes dépassées ou près de l’être et largement interconnectées.

L’eau : une ressource moins abondante et accessible qu’il n’y parait

Appliqué à l’eau douce, ce cadre révèle un paradoxe wallon : des usages domestiques relativement modérés, mais des pressions croissantes et inégalement visibles.

En Wallonie, chaque habitant.e consomme en moyenne 90 litres d’eau par jour à usage domestique. À quoi sert cette eau ? Principalement à tirer la chasse (36 %) et à se laver (32 %).  90 litres c’est en dessous de la moyenne européenne (124 litres) et l’étude du CERAC indique que la limite n’est pas franchie aujourd’hui pour l’eau douce dite de production, puisée et utilisée à l’intérieur du pays.  

Mais ces chiffres cachent des réalités dont il faut évidemment tenir compte. D’abord, les stress hydriques locaux : plusieurs communes wallonnes voient déjà leurs rivières baisser et leurs nappes s’appauvrir certains étés. Le printemps 2025 a été le deuxième plus sec jamais enregistré en Belgique. Avec le changement climatique, ces épisodes vont devenir plus fréquents et plus intenses. Combinés à une mauvaise gestion de la ressource, à l’urbanisation croissante, aux pratiques d’aménagement des sols, des tensions liées à l’accès pour l’eau entre agriculteur.trice.s, industriel.s et citoyen.n.e.s, déjà bien visibles en France3, pourraient donc tôt ou tard apparaître en Wallonie aussi comme le mentionne une étude commanditée par la Wallonie parue en 20254.

Ensuite, la qualité de l’eau. Selon l’état de l’environnement wallon, quatre masses d’eau souterraines sur dix utilisées pour produire de l’eau potable en Wallonie sont en mauvais état à cause des nitrates et des pesticides.  Des « polluants éternels » les fameux PFAS, issus notamment de certains pesticides, contaminent désormais plusieurs nappes aquifères5. Ces substances sont bioaccumulables et perturbent notre système hormonal.

Il y a également  l’eau cachée dans tout ce qu’on consomme. 70% de l’eau douce mondiale est utilisée pour l’agriculture6 et 88% de la consommation wallonne de produits agro-alimentaires (achetés directement par les ménages ou indirectement, via les entreprises de l’industrie et de l’HoReCa par exemple) est importée selon des chiffres repris dans l’étude de 2026 du SPW « Vers un système alimentaire durable. Indicateurs et enjeux. »  Autre exemple,le jean en coton nécessite de 7000 à 10000 litres d’eau pour être fabriqué. En important des biens du monde entier, la Belgique consomme plus que sa juste part des ressources mondiales en eau — au détriment de régions parfois déjà en grande tension hydrique. Cet aspect est mis en évidence dans l’étude du CERAC  : la limite de l’eau dite de consommation est dépassée, signifiant que la Belgique consomme plus que sa juste part des ressources mondiales en eau.

Enfin, la facture d’eau pour diverses raisons peut être difficile à payer pour les ménages. En 2021, près de 7 % des ménages wallons étaient en situation de précarité hydrique — c’est-à-dire qu’ils consacraient plus de 3 % de leur revenu (hors logement) à l’eau. Les ménages à revenu limités sont particulièrement vulnérables mais la classe moyenne n’est pas épargnée7. Le nombre de compteurs en défaut de paiement – autre indicateur utilisé pour mesurer la précarité hydrique- augmente depuis 2006, traduisant une détérioration de la situation sociale8.

Notre énergie : pollutions, dépendances et précarité

Comme pour l’eau, la situation énergétique wallonne combine pressions environnementales, vulnérabilités sociales et dépendances structurelles.

Côté énergie, le constat est similaire. Les logements wallons consomment 23 % de l’énergie totale de la région. Le chauffage représente à lui seul les deux tiers de cette consommation, alimenté en grande partie par le mazout et le gaz naturel. En trente ans, les progrès ont certes été réels — la consommation résidentielle a diminué de 14 % depuis 1990 — mais on est loin de l’objectif wallon de -29 % d’ici 2030.

La facture environnementale est lourde. Les émissions de gaz à effet de serre belges dépassent de plus de trois fois la part qui nous revient pour rester dans un espace climatique sûr. Les bouleversements climatiques ont également un impact sur la réduction de la biodiversité.

Efficacité, énergies renouvelables : des solutions sous conditions

Face à ces constats, la réponse dominante est de miser sur la technologie. Isoler les maisons. Installer des pompes à chaleur. Déployer des panneaux solaires et des éoliennes. Electrifier les usages. C’est bien sûr nécessaire, mais insuffisant et parfois source de nouveaux problèmes.

L’efficience énergétique, d’abord. Quand on consomme moins d’énergie pour se chauffer, on fait des économies. Mais ces économies sont souvent réinjectées dans d’autres dépenses — un voyage, un nouvel appareil électronique, une voiture plus puissante. C’est ce qu’on appelle l’effet rebond : le gain d’efficacité est partiellement ou totalement annulé par de nouveaux usages. L’ampoule LED consomme moins d’électricité, certes. Mais sa fabrication mobilise des métaux rares dont l’extraction a un coût environnemental réel.

Les énergies renouvelables, ensuite. Éoliennes, panneaux solaires, batteries — leur production nécessite des quantités importantes de métaux : lithium, cobalt, nickel, terres rares. Selon certaines projections, les extractions de métaux prévues entre 2020 et 2050 pourraient dépasser tout ce que l’humanité a extrait au cours des quatre derniers millénaires9. Ces mines ont des impacts majeurs sur les populations et les écosystèmes locaux — souvent à l’autre bout du monde, loin de nos yeux. Par ailleurs plusieurs de ces métaux, qualifiés de critiques, soulèvent également des enjeux économiques et géopolitiques.

Le déploiement des énergies renouvelables, notamment les éoliennes, suscite des tensions importantes à l’échelle locale. Elles peuvent contribuer à l’artificialisation des sols, à la fragmentation des habitats et à l’érosion de la biodiversité, tout en modifiant les paysages et le cadre de vie.

Le chauffage au bois constitue un autre exemple de solution de chauffage souvent présentée comme une bonne alternative aux énergies fossiles. Or, une analyse réalisée par notre collègue, Pierre Jamar, indique  que ce n’est pas le cas aujourd’hui10. En Wallonie, ce type de chauffage est aujourd’hui responsable de la moitié des émissions de fines particules dans l’air. Ces particules, les PM2,5, pénètrent profondément dans les poumons et ont des effets sérieux sur la santé. En 2022, leur concentration annuelle en Wallonie dépassait légèrement les recommandations de l’OMS.

Une facture sociale sous tension géopolitique

 En 2022, près de 30 % des ménages wallons ont été potentiellement touchés par une forme de précarité énergétique11. C’est le taux le plus élevé des trois régions du pays. Entre 2007 et 2019, la proportion de ménages avec un compteur à budget ou prépayant leur électricité a presque triplé, passant de 1.5 à 4.4%.

Au-delà des chiffres de consommation, la dépendance aux combustibles fossiles expose la Wallonie à des chocs externes qui dépassent largement le champ de la politique énergétique. Ainsi, la crise énergétique de 2021-2022, loin d’être la première, a brutalement rappelé cette réalité : notre dépendance aux importations de gaz et de pétrole nous rend vulnérables aux tensions géopolitiques. La guerre en Ukraine a provoqué une flambée des prix. Ce qui semblait être un événement de politique étrangère est devenu un problème de fin de mois pour de nombreux ménages. Et les tensions gépolitiques actuelles en 2026 entre les Etats-Unis, Israël et l’Iran annoncent la venue d’une nouvelle crise qui semble, selon certains, encore plus grave que les précédentes12

La suffisance : une condition de justice,  de durabilité environnementale

Ces constats convergent vers un même enseignement : sans agir sur les volumes consommés et les usages eux‑mêmes, les réponses techniques resteront insuffisantes.

Mettre en place des politiques de suffisance est indispensable.  Selon le GIEC il s’agit d’« un ensemble de mesures et de pratiques quotidiennes qui évitent la demande d’énergie, de matériaux, de sol et d’eau tout en garantissant le bien-être pour tous dans le respect des limites planétaires » .  Selon  L’Agence française de l’environnement et de la maîtrise de l’énergie (ADEME) c’est soutenir une démarche visant à réinterroger les besoins individuels et collectifs pour y répondre en adaptant nos modes de vie et de production afin de réduire les émissions de GES et la pression sur les ressources, tout en poursuivant des objectifs d’équité sociale et d’intérêt général».

Du constat aux outils politiques

La suffisance invite donc à définir des niveaux de consommation à la fois équitables et soutenables : un plancher en dessous duquel personne ne devrait tomber, et un plafond au-delà duquel la consommation pèse sur les ressources communes. Pour l’eau comme pour l’énergie, des seuils et des corridors peuvent être définis — et ils peuvent servir de boussole à des politiques publiques plus justes et plus durables.

C’est précisément ce que les deux prochains articles de cette série vont explorer : les limites de la tarification progressive   et comment une approche par les corridors de consommation fondés sur les besoins réels et les droits de chacun  peuvent ouvrir une voie plus prometteuse.

A suivre donc …


Crédit image illustration : Adobe Stock

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  1. Rockström, J., Gupta, J., Qin, D. et al. Safe and just Earth system boundaries. Nature (2023). ↩︎
  2. CERAC, Is Belgium living within its safe operating space ?, juillet 2024 ↩︎
  3. Antoine Bristielle, Eau sous tenisin ; les français face aux défis hydriques de leurs territoires. Mars 2025 ↩︎
  4. Harchies, M et al. (2025). Risques climatiques en Wallonie. Rapport final de l’étude de vulnérabilité et d’adaptation de la Wallonie. Service Public de Wallonie (SPW) – Agence Wallonne de l’Air et du Climat, (AWAC). ↩︎
  5. Jamar P. PFAS- Etat des lieux et recommandations. Canopea, 11/03/2025, lien URL, consulté le 15/12/25 ↩︎
  6. Gapminder.org ↩︎
  7. Fondation Roi Baudouin, Baromètre de la précarité hydrique, Analyse et interprétation des résultats 2021. Edition 2023. Lien URL, consulté le 20/11/2025 ↩︎
  8. IWEPS, Indice de situation sociale de la Wallonie. Indicateur : pourcentage de compteurs d’eau en défaut de paiement entre 2006 et 2023. Lien URL ↩︎
  9. Ecoconso, En quoi la transition écologique dépend-elle des métaux ? mise à jour 31/05/2023 ↩︎
  10. Pierre Jamar, Les Wallons, de mauvais Poêles, 31/01/2024, lien URL ↩︎
  11. Fondation Roi Baudouin, Baromètre de la précarité énergétique, Analyse et interprétation des résultats 2022. 2024, Lien URL, consulté le 03/12/2025. L’indicateur de précarité énergétique est calculé en tenant compte de plusieurs critères : le revenu, la facture énergétique et le ressenti des ménages. ↩︎
  12. Laurent Lambrecht, « La plus grande crises énergétique de l’histoire ? En Belgique le risque le plus grand concerne le kérosène », La libre, 07/04/2026, lien URL ↩︎

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Anne Thibaut

Anne Thibaut

Alimentation durable & Société