Des corridors pour tous :  construire collectivement nos usages de l’eau et de l’énergie

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Episode 3 : gouvernance participative par les corridors de consommation

Dans nos deux premiers articles, nous avons posé le constat : les pressions sur l’eau et l’énergie s’intensifient, les réponses purement technologiques ne suffisent pas. Nous avons vu que la tarification progressive, outil souvent évoqué, s’avère insuffisante, voire contre-productive si elle est mal calibrée. Comment organiser collectivement une consommation juste et soutenable ? C’est l’objet de cette troisième et dernière partie, consacrée à la gouvernance participative par les corridors de consommation.

Vie bonne, besoins et satisfacteurs : les fondements des corridors

Pour fixer ces corridors de consommation, il est nécessaire de s’accorder sur ce que sont les besoins humains fondamentaux. C’est le point de départ des chercheuses Doris Fuchs et Antonietta Di Giulio[1], qui proposent une démarche orientée vers ce que les humains veulent atteindre plutôt que ce qu’ils doivent éviter. Viser une « vie bonne » est dans cette perspective plus mobilisateur que répondre à la peur.

La vie bonne ne renvoie ni à la morale ni à la norme : elle désigne l’épanouissement, la qualité des liens, la liberté de choisir ; mais cette liberté n’existe que dans les limites permettant aussi celle des autres. Le chercheur Manfred Max-Neef distingue neuf besoins fondamentaux universels repris dans le tableau ci-dessous.

Avoir/cadre de vieEtre/se réaliserÊtre en lien avec les autres
Avoir des conditions matérielles dignesSe développer en tant que personneFaire partie d’une communauté
Organiser librement sa vie quotidienneFaire ses propres choix de vie (croyances, .. )Participer à la vie de la société
Habiter un environnement sain et agréableRéaliser des activités qui ont du sensEtre protégé par la société

Ces besoins sont limités et non substituables : ils renvoient à la possibilité de se projeter, de créer des liens, de compter sur la protection de la société ; bien au-delà de la seule consommation de biens.

Les satisfacteurs comme les biens, services, infrastructures permettent d’y répondre, mais tous ne se valent pas. Des espaces verts améliorent la santé et renforcent les liens sociaux. À l’inverse, des usages intensifs de l’eau ou de l’énergie peuvent satisfaire des conforts individuels tout en compromettant l’accès d’autrui à des ressources vitales. Il existe aussi des satisfacteurs « trompeurs »- la course à la consommation, l’hyperconnexion – qui donnent l’illusion du bien-être sans répondre durablement aux besoins. Les arbitrages entre modes de vie sont donc complexes et ne peuvent être laissés aux seules dynamiques du marché et logiques individuelles.

Un corridor entre plancher et plafond

C’est là qu’interviennent les corridors de consommation : encadrer les usages entre un plancher, en dessous duquel personne ne devrait tomber et un plafond, au-delà duquel la consommation dépasse ce que la planète peut supporter. Le plancher garantit l’accès aux satisfacteurs nécessaires pour une vie digne : eau et énergie suffisantes pour la santé, l’hygiène et le confort de base, tout en permettant des activités épanouissantes… répondant aux besoins essentiels. Le plafond limite les usages disproportionnés. Entre ces deux bornes, chacun exerce librement ses choix. En limitant les consommations les plus élevées, les corridors libèrent des ressources pour garantir le minimum à chacun — une redistribution qui concilie équité sociale et limites planétaires. Des formes de plancher et de plafond existent déjà dans nos sociétés : droits humains, sécurité sociale, quotas de pêche, normes environnementales. Les corridors prolongent cette logique en l’appliquant aux usages individuels des ressources clés.

Gouvernance par les corridors de consommation : une démarche systémique en quatre temps

Pour concrétiser cette approche de gouvernance, une trajectoire politique et sociétale en 4 axes peut être mise en place[2].

Définir les corridors ensemble. Distinguer un besoin réel, comme se chauffer suffisamment d’une norme culturelle contingente, par exemple, maintenir 21°C dans toute la maison toute la journée ne peut pas être le seul fait d’experts. Ces normes peuvent être discutées avec les citoyens pour en favoriser l’acceptabilité, en combinant rigueur scientifique et expériences vécues. Les plus fragilisés doivent y prendre part comme acteurs à part entière[3].

Le succès des dispositifs participatifs, tant pour produire de l’intelligence collective que pour recréer du lien avec les autorités publiques, repose sur plusieurs conditions essentielles : assurer l’inclusion et la diversité des participants ; garantir une délibération de qualité tout en faisant des désaccords une ressource ; assurer un apprentissage collectif dans la durée ainsi qu’une traduction concrète des contributions en décisions ; communiquer largement autour des processus et résultats.  

Faciliter et mettre en place des expérimentations à toutes les échelles. Les discours et les définitions participatives ne prennent corps que si des expérimentations concrètes leur donnent substance. Le changement ne nait pas de l’accumulation d’informations, mais par contagion culturelle portée des groupes engagés et interconnectés, qui génèrent une dynamique collective en donnant envie aux autres de suivre de nouvelles pratiques[4].

C’est à l’échelle du territoire, du quartier, de la commune, de la ville, que la coopération, la mutualisation et les pratiques de suffisance peuvent réellement s’incarner.  Des travaux comme ceux menés autour de l’expérience de biosphère urbaine à Paris[5] indiquent que la transformation des modes de vie passe par une trame de collaboration entre habitants. Des quartiers où les résidents mutualisent leur savoir-faire, s’entraident pour réduire leurs consommations, partagent équipements et compétences, transforment leurs déchets en ressources   et vivent une vie urbaine plus résiliente, plus riche de liens, loin d’une austérité contrainte.

Cette logique rejoint les travaux d’Elinor Ostrom[6], dont les recherches ont montré qu’une communauté peut gérer durablement des ressources limitées sans dépendre ni d’un État central fort ni de la privatisation. La clé : des règles co-construites, un contrôle mutuel, des dispositifs de résolution des conflits et une gouvernance polycentrique. La confiance, la délibération et la responsabilité partagée permettent de développer des formes d’autogouvernance à la fois sobres, justes et efficaces.

Construire et diffuser de nouveaux récits.

Les êtres humains aiment s’identifier à des histoires. Un travail de fond sur les discours est nécessaire ; et c’est peut-être là le défi le plus difficile. Nos usages résidentiels actuels – surfaces et chauffage généreux dans la maison, eau chaude abondante, multiplication des appareils — ne sont pas des vérités naturelles. Ils sont des constructions culturelles récentes, liées à des infrastructures, à des modèles économiques, à des normes sociales et des croyances. Un paradigme implicite s’est installé : la liberté se confond avec l’accès inconditionnel à des flux d’énergie et d’eau, et le confort consiste à consommer sans limites.

Rendre perceptibles ce paradigme et ces choix culturels ainsi que les contradictions auxquelles nous sommes tous confrontés sans culpabilisation, mais avec lucidité est une condition du changement. Plutôt qu’un sacrifice, mieux vaut concevoir la transition comme un trajet sur lequel chacun avance à son rythme : vivre bien autrement, et non vivre moins. Valoriser les pratiques et les habitudes sobres, comme le slow heat, les espaces et équipements mutualisés, ou les technologies « low tech » simples, robustes et réparables est essentiel. Pour que ces discours s’amplifient, ils doivent être portés par une pluralité d’acteurs.

Faire émerger des politiques publiques structurantes.

Ces expérimentations locales, ces nouveaux récits et ces processus participatifs ont vocation à nourrir des politiques publiques capables de transformer les cadres réglementaires à une échelle régionale ou nationale.

Des politiques structurantes entrent en jeu en refondant, par exemple, les standards de construction et de rénovation en intégrant les contraintes climatiques et hydriques, en incorporant des critères des corridors dans les achats publics, en déployant une fiscalité incitative, etc. Mais ces politiques ne peuvent réussir que si elles s’accompagnent d’un soutien massif à une transition juste — qui protège les plus vulnérables, accompagne les professionnels concernés et renforce les capacités locales d’autogouvernance.

Ce processus n’est pas linéaire. Il constitue une boucle d’apprentissage : les définitions participatives des corridors nourrissent les expérimentations territoriales, qui alimentent à leur tour la décision publique, laquelle stabilise les innovations sociales et les rend généralisables.

Et le gouvernement wallon ?

Face aux enjeux liés à l’eau et à l’énergie qui nous concernent tout.e.s, la Wallonie et son gouvernement doivent s’engager pleinement dans la voie de la suffisance. En soutenant et organisant des processus démocratiques de définition des corridors de consommation. En facilitant les expérimentations et leur mise en réseau, en les visibilisant largement. La France porte ces questions dans le débat public depuis plusieurs années. Elle vient, par exemple, de publier un panorama des actions et politiques de sobriété mises en œuvre en France sur les thématiques, telles que les bâtiments, les transports, l’aménagement, l’alimentation, la consommation numérique et l’eau[7].

Nous sommes conscients que de telles transformations, par leur ampleur et leur profondeur, ne peuvent être ni immédiates ni linéaires. Elles nécessitent des temps de pause, de questionnement collectif et d’exploration progressive, parfois à tâtons. Comme le rappelle avec justesse le philosophe Baptiste Morizot[8] :« Comment tenir ensemble la nécessité d’agir dès maintenant, de transformer nos pratiques, de lutter pour que les héritages destructeurs de la modernité perdent leur hégémonie, tout en acceptant honnêtement que nous ne savons pas où nous sommes et que nous ne sommes pas certains d’où il faut aller ? C’est un appel à ne pas céder au dogmatisme : à s’engager avec force, mais sans avoir besoin de croire qu’on sait absolument où sont le bien et le mal. C’est la grande acrobatie intérieure dont nous avons besoin. Quel degré d’incertitude un esprit peut-il supporter sans renoncer à agir ? C’est peut-être une sagesse du futur. »

Envie d’en savoir plus ?

  • Le rapport complet « La suffisance en pratique. Vers des corridors de consommation, justes, soutenables et démocratiquement construits » est téléchargeable ici !
  • Nous organisons deux rencontres le 5 et le 12 juin à Liège autour du Low Tech. L’occasion de visiter le low tech studio, réplique d’un appartement écosystème 100% testé en réel à Paris en 2024 ; d’explorer les défis du déploiement du low tech, de réseauter et de s’inspirer !  

Crédit photographique : Adobe Stock


[1] Voir par exemple Collectif, (2023) Vers une consommation durable. Réflexions croisées des sciences humaines et sociales. Académie suisse des sciences humaines et sociales. Vol. 18 n°5, 2023 Lien URL, consulté le 10/12/25

Doris Fuchs, (2021) Marlyne Sahakian, Tobias Gumbert, Antonietta Di Giulio, Michael Maniates, Sylvia Lorek, Antonia Graf, Consumption Corridors. Living a Good Life within Sustainable Limits; 3 mars 2021 , https://doi.org/10.4324/9780367748746

[2] Kanerva M, (2022) Consumption corridors an dthe case of meat, 30/09/2022, Lien URL, consulté le 05/12/2025

[3] Un travail d’identification de besoins minimum en énergie été réalisé auprès de publics fragilisés dans le cadre de cette étude. Wallenborn G. (IGEAT) et Manu Darchies (ICEDD) (2018); Besoins minimum en énergie. Une étude délibérative dans la Belgique de 2018. 5 juin 2018, lien URL ; consulté le 20/05/26

[4] Greg Satell, Stop trying to « educate » people into changing. Science proves it doesn’t work. In fast company, 31/03/2026, Lien URL, consulté le 19/04/2026

[5] Durant 4 mois, Caroline Pultz et Corentin De Chatrlperron ont expérimenté un mode de vie low-tech à Paris, en collaboration avec des chercheurs, des bénévoles et stagiaires, un appartement low-tech et un réseau d’entraide citoyen ont été mis en place pour l’expérience. Voir le rapport Biosphère Urbaine. Le rapport. Biosphère expérience, 2025. Lien URL consulté le 2/12/25

[6] Wikipedia, La gouvernance des biens communs. Pour une nouvelle approche des ressources naturelles.

[7] ADEME, Enerdata. 2025. Actions et politiques de sobriété en France – Panorama, 52 pages. Lien URL. Consulté le 12/01/2026

[8] Hervé Kempf. Entretien. Baptiste Morizot : « Le vivant n’est pas une petite chose fragile, mais un allié. » Reporterre, 11 mai 2023. Lien URL. Consulté le 19/05/2026

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Anne Thibaut

Anne Thibaut

Alimentation durable & Société