Rappel du cadre législatif
Commençons par rappeler quels sont ces objectifs climatiques dont on parle tout le temps. Au niveau européen, ils ont été initiés dans le cadre du Green Deal et sont incarnés par la loi européenne pour le climat[1]. Celle-ci inscrit dans la loi “neutralité carbone pour l’Europe en 2050”, et fixe également l’objectif intermédiaire d’une réduction des émissions de 55% entre 1990 et 2030. Ces deux objectifs sont repris en Wallonie dans le Décret neutralité carbone[2].
L’Union Européenne ne suit pas la même stratégie pour réduire les émissions dans tous les secteurs responsables des émissions de GES. En particulier, ils sont répartis en deux catégories, qui dépendent de deux régulations différentes.
- L’Effort Sharing Regulation (ESR) couvre les émissions liées au transport domestique (hors aviation), aux bâtiments, à l’agriculture, à la petite industrie et aux déchets. Au total, elle couvre 60% des émissions totales domestiques de l’Union Européenne. L’objectif défini par la régulation est de réduire de 40% les émissions entre 2005 et 2030, pour l’ensemble des pays membres. L’effort est différencié selon les pays, et la Belgique écope d’un objectif contraignant de -47% (qui doit être réparti entre les entités fédérale et régionales).Dans son Plan Air-Climat- Énergie (PACE 2030), la Wallonie s’est engagée à une réduction de -47%.
- L’Emission Trading System 1 (ETS 1), soit un système d’échange de quotas d’émission (ou marché carbone), qui couvre aujourd’hui environ 40% des émissions européennes. L’ETS vise à réduire les émissions de ses secteurs de 62 % d’ici 2030, et il comprend les grandes installations industrielles et tertiaires, la production d’électricité, l’aviation intérieure et depuis 2024, le transport maritime. Il n’y a pas d’objectif défini par pays, puisque l’ETS se présente sous la forme d’un marché européen.
Le tableau ci-dessous, réalisé par l’ICEDD et VITO[3], reprend l’ensemble de ces objectifs du Greendeal pour l’Europe, la Belgique et la Wallonie.

Concrètement, où en est-on au niveau Wallon ?
Les émissions de GES de la Wallonie ont été réduites de 46,2% entre 1990 et 2023[4]. Il faut donc diminuer encore les émissions de 9 point de pourcentage pour atteindre l’objectif régional de -55% en 2030.
Cette diminution est majoritairement à attribuer aux secteurs ETS, au prix de délocalisations de la production. Au total, ces secteurs atteignent une réduction de 57% entre 2005 et 2023, ce qui représente presque 70% de la décarbonation wallonne.
Vu l’ampleur des émissions industrielles (30% en 2023), il est urgent d’intensifier les efforts de décarbonation de l’industrie et de la production d’électricité !
Mais un effort particulier doit être fait dans les autres secteurs, comme la mobilité, le bâtiment ou le commerce… Du côté de ces émissions “ESR”, la diminution n’est que de 26,5% entre 2005 et 2023. Loin des 47% escomptés donc, vu qu’en 7 ans, il nous reste presque la moitié du chemin à parcourir ! On n’en prend pas la direction. Les émissions sont même en légère augmentation dans ces secteurs entre 2022 et 2023 : la trajectoire est donc loin d’être bonne.

Source des données historiques : Emissions de GES en Wallonie, SPW-AWAC (15 mars 2025). Graphique Canopea[5]
Quels sont les secteurs qui inquiètent le plus ?
—> Le transport (26% des émissions totales) : +8% entre 2022 et 2023.
—> Le résidentiel (15% des émissions) : -1,7% de réduction entre 2022 et 2023 seulement.
—> Quant à l’agriculture (13% des émissions) : +0,15%, stagnation !
Au-delà des émissions territoriales
Les négociations internationales et les objectifs climatiques européens ne prennent en compte que les émissions générées par la production réalisée sur le territoire national, aussi appelées « inventaire national ». Pourtant, les réductions d’émissions en Belgique n’ont aucun sens si elles sont simplement reportées à l’autre bout du monde, ou si on consomme plus, sans que ce ne soit comptabilisé. Il est évidemment plus simple pour nos pouvoirs publics de s’attaquer en priorité aux émissions territoriales (c’est-à-dire « basées sur la production »), sur lesquelles ils ont plus de prise. Mais il est aussi temps de considérer de manière complémentaire les émissions basées sur la consommation, les gaz à effet de serre n’ayant pas de frontière. Comment ont-elles évolué, ces émissions basées sur la consommation en Belgique ? Ont-elles suivi une même tendance que les émissions territoriales ?
Une étude conjointe réalisée par l’université de Grenoble et The Shift project nous donne des chiffres pour la Belgique[6] :

Source des données : Andrieu, B., Le-Boulzec, H., Delannoy, L., Verzier, F., Winter, G., & Vidal, O. (2023). Mapping global greenhouse gases emissions: an interactive, open access web application (Graphique Canopea)
Un bon graphique vaut mieux que mille mots. En 2019, les Belges étaient responsables de l’émission d’autant de gaz à effet de serre qu’en 1995, malgré tous les accords climatiques qui se sont écoulés depuis. Seule une trajectoire de sobriété, de limitation de notre consommation, pourra permettre avec assurance de réduire les émissions liées à la consommation !
Quelques comparaisons :
| Pays | Empreinte en /habitant (2019) |
| Luxembourg | 29,1 |
| USA | 22,3 |
| Belgique | 15,2 |
| Allemagne | 13,4 |
| Suisse | 12,8 |
| France | 9,2 |
| Chine | 8,8 |
| Inde | 2,7 |
Sans un sursaut politique fort, la Wallonie ne sera pas en mesure d’atteindre ses objectifs climatiques. La feuille de route “climat” du gouvernement wallon est pourtant très décevante (voir ici). Á côté du coût humain d’un dérèglement climatique élevé, cela peut coûter très cher, financièrement à la Wallonie. D’une part parce qu’elle devra acheter des quotas carbone pour justifier l’atteinte de son objectif contraignant devant l’UE, mais aussi à cause de dégâts liés aux catastrophes climatiques (inondations, sécheresses, incendies) dont les coûts vont exploser.
[1] https://climate.ec.europa.eu/eu-action/european-climate-law_en
[2] https://www.ejustice.just.fgov.be/cgi/article_body.pl?language=fr&caller=summary&pub_date=23-12-29&numac=2023048516
[3] https://cms.wallonie-entreprendre.be/wp/wp-content/uploads/2024/12/Roadmap-Industrie-Bas-Carbone-ICEDD-2024-web.pdf
[4] https://awac.be/inventaires-demission/emission-de-ges25/
[5] L’extrapolation est basée sur une régression linéaire (méthode des moindres carrés) appliquée sur les années 2013-2023.
[6] https://sankey.theshiftproject.org/
Crédit photographique : Adobe Stock
Faites un don

