L’Europe a fixé, dans le Green Deal, un objectif de réduction de 50% de l’utilisation des pesticides sur son territoire d’ici 2030. Dans ce domaine comme dans d’autres (notamment les objectifs climatiques), la Wallonie s’inscrit dans l’objectif… sans se donner les moyens d’y parvenir. C’est ce que pointe un rapport publié début mai par la Cour des comptes.
Le rapport vise à étudier dans quelle mesure les plans wallons contribuant à l’objectif de réduction des pesticides sont mis en œuvre de manière efficace, coordonnée et ciblée. Spoiler alert : la politique actuelle n’est ni efficace – ni coordonnée – ni ciblée.
Difficile de diminuer des quantités qu’on ne connait pas
C’est le premier grief pointé par l’instance : on ne dispose pas de chiffres fiables sur l’utilisation des pesticides en Wallonie. Comment dès lors objectiver une diminution des quantités utilisées, quand on ne sait pas les mesurer ?
Ce qu’on connait, ce sont les quantités des pesticides vendues aux utilisateurs professionnels, au niveau national.
Les agriculteur·rices sont pourtant tenus de consigner, après chaque pulvérisation, la date, le produit utilisé, la quantité épandue, la culture traitée, la raison du traitement, etc. Ce référencement se fait dans un registre de pulvérisation, plus communément appelé « carnet de champ ». Si des modèles standardisés de carnet de champ existent pour faciliter la vie des utilisateurs de substances, leur utilisation n’est pas obligatoire. Chacun peut ainsi y aller de son format : un tableau excel sur un PC, un cahier papier bien ordonné, quelques feuilles volantes qui trainent sur un bureau. Impossible donc de centraliser ces données et de réaliser un vrai monitoring des substances utilisées sur notre territoire.
Dans l’état actuel, ce carnet de champ constitue donc une ‘charge administrative’ pour les exploitants, qui n’a aucune plus-value sociétale : on ne peut pas en extraire les données pour mieux connaitre l’utilisation des pesticides et donc mettre en place des politiques efficaces pour les réduire.
Pour remédier à cela, la Commission européenne impose que, dès 2026, le registre de pulvérisation soit électronique. Ces données pourront alors être utilisées à des fins statistiques… mais pas de pilotage de politiques publiques.
En l’absence de carnet de champ électronique, la Wallonie a chargé l’asbl Corder d’estimer la quantité de pesticides utilisés sur notre territoire, ce qu’ils font via une collecte de données auprès d’un échantillon d’exploitations en Wallonie.
Sur base de ces données estimées, on sait que la quantité utilisée ne diminue pas depuis 2004, malgré 3 plans de réduction successifs.
Difficile de diminuer un risque qu’on ne connait pas
La politique de réduction ne se base pas uniquement sur les quantités vendues ou utilisées. Il convient également de diminuer le risque que font peser ces substances sur la santé et l’environnement. En effet, si un produit devient 5 fois plus concentré, on peut en utiliser moins en quantité… mais le risque causé par la molécule reste le même. Le rapport stipule ainsi « Une approche en termes de risques, dans un contexte d’exposition donné, pour la santé et pour les écosystèmes, c’est-à-dire pour les autres êtres vivants et leurs habitats, est donc complémentaire et indispensable. ».
Là encore, si des indicateurs de risque existent, ils sont inadaptés et calculés seulement au niveau national. Ainsi, plus de 10 ans après la transposition de la Directive pesticides, la Wallonie est incapable de connaitre le niveau de risque actuel causé par les pesticides, ni son évolution.
Difficile de diminuer ce qu’on ne mesure pas
Plus de 200 substances sont autorisées en Belgique. Toutes ne sont pas recherchées dans l’environnement. Impossible donc de dire si elles s’y retrouvent, si elles s’y retrouvent à un niveau préoccupant, et si leur présence pourrait être à risque pour la santé ou les écosystèmes. Parmi ces substances autorisées, 31 sont des PFAS. Seules 12 bénéficient d’un monitoring régulier, et seulement dans les eaux de surface. Pas dans les urines ni le sang, pas dans les sols, pas dans la nourriture commercialisée.
D’autre part, même pour les substances suivies, la concentration admissible dans l’environnement n’est pas toujours normée officiellement.
Difficile de diminuer ce qu’on encourage par ailleurs
Enfin, 4e grief avancé par la Cour des comptes : la politique de réduction des pesticides de la Wallonie est en opposition avec d’autres politiques menées par la Région, notamment avec le plan stratégique PAC. Ce dernier, du fait de son fonctionnement intrinsèque de payement à l’hectare, a tendance à favoriser les exploitations les plus grandes et les plus industrialisées. Si certaines mesures du plan stratégique PAC visent à préserver l’environnement notamment via la réduction d’intrants ou la mise en place d’éléments non productifs, celles-ci ne sont pas assez incitatives pour générer une réelle adhésion des exploitants.
Une agriculture en transition
La transition des pratiques agricoles vers des modèles plus agroécologique est inévitable, et est déjà en marche. Le dérèglement climatique accentue cette nécessité de transition vers une agriculture plus robuste, qui ne met pas tous ses œufs dans le même panier. Des pratiques plus diversifiées, moins gourmandes en pesticides et en engrais, moins impactantes sur la biodiversité, le sol et l’eau. Pourtant, le cadre législatif actuel n’encourage pas, voir freine, cette transition. C’est ce que pointe la Cour des comptes. Un rapport de plus sur la nécessité de changer urgemment notre fusil d’épaule en matière de production alimentaire… Celui-ci sera-t-il davantage considéré par nos dirigeants ?
Crédit image d’illustration : Adobe Stock
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