Protéger les glaciers

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Eva Joskin (chargée de mission climat chez Canopea) & Sarah Wauthy (docteure en glaciologie à l’ULB)

Canopea, la Fédération des associations environnementales en Wallonie, organisait ce 24 septembre une grande conférence à Bruxelles, en présence de l’ultra-trailer Xavier Thévenard, des glaciologues Sarah Wauthy et Jean-Baptiste Bosson et enfin de l’ingénieur et explorateur Alain Hubert. Le sujet ? Inviter à réfléchir à comment allier environnement, sport durable et préservation des glaciers, pour adapter notre pratique, nos loisirs et préparer un futur plus résilient. Comment les glaciers influencent-ils nos vies, même lorsque l’on habite dans un pays qui en est dépourvu ? Comment évoluent-ils à cause du dérèglement climatique ? Et surtout, comment peut-on les protéger ? Ce sont quelques-unes des questions auxquelles nous vous proposons de répondre dans cet article.

Bien plus que des paysages spectaculaires, les glaciers sont les réservoirs d’eau douce de la planète, contenant près de 70 % de cette ressource vitale. Ils approvisionnent ainsi plus de 2 milliards de personnes dans le monde et sont indispensables pour de nombreux écosystèmes, en plus d’être des moteurs socio-économiques et culturels importants.

Mais ces colosses jouent aussi un rôle climatique majeur. Ils influencent le cycle de l’eau en la stockant sous forme solide et en la relâchant à mesure de la fonte saisonnière, ils agissent sur la circulation atmosphérique avec leur action refroidissante, et participent au bilan énergétique en renvoyant les rayons du soleil grâce à leur fort albédo. Véritable archive du temps, la glace renferme de l’eau et des bulles d’air vieilles parfois de milliers d’années : une mémoire précieuse pour comprendre l’évolution du climat et anticiper celle à venir.

Aujourd’hui pourtant, à mesure que la Terre se réchauffe, les glaciers reculent. L’altitude du zéro degré grimpe, déstabilisant les sols et augmentant les risques d’éboulements, d’inondations et d’avalanches. Les conséquences sont sociales autant qu’environnementales : ressources en eau menacées, infrastructures et économies fragilisées, écosystèmes perturbés.

Symbole de cette évolution, la Mer de Glace en Haute-Savoie a reculé de près de 3 km depuis 1850, dont 850 mètres en seulement trente ans. À l’échelle globale, la tendance est tout aussi alarmante. Entre 2000 et 2023, les glaciers ont perdu jusqu’à 39 % de leur masse dans certaines régions, et environ 5 % au niveau mondial. Ils sont les deuxièmes contributeurs à la hausse du niveau marin global.

Les glaciers réagissent lentement aux changements : il leur faut parfois des siècles pour s’ajuster pleinement. Ainsi si la température mondiale se stabilisait à +1,5 °C par rapport au niveau préindustriel – l’objectif de l’Accord de Paris –, les glaciers perdraient, à terme, 47 % de leur masse, provoquant une élévation du niveau marin d’environ 14 cm. Et chaque dixième de degré supplémentaire entraîne une perte de masse de 2 %. Dans un monde stabilisé à +2,7 °C – température vers laquelle les politiques actuelles nous mènent d’ici 2100–, la perte de masse atteindrait finalement 76 % et une hausse du niveau marin de 23 cm, soit presque le double qu’à +1.5 °C !

Le constat est clair : l’impact sera global et chaque dixième de degré compte. Préserver les glaciers, c’est maintenir l’équilibre de l’eau, du climat et des vies qui en dépendent. Le temps presse, mais il est encore possible d’agir.

Comment agir, justement ? Pour protéger ces géants de glace, ou « sentinelles du climat », comme les appelle la glaciologue française Heidi Sévestre, il faut se demander comment nous les impactons. Si certains impacts sont très visibles et médiatisés (comme les images de pelleteuses sur des glaciers pour les préparer à la saison de ski), l’impact majeur est beaucoup plus discret : ce sont les émissions de gaz à effet de serre que nous émettons tous, tous les jours, qui dérèglent le climat, entrainent une hausse des températures et in fine, la fonte des glaciers. Loin d’être une fatalité, nous pouvons tous agir, à l’échelle individuelle et à l’échelle collective, pour réduire ces émissions.

On sait que l’impact majeur d’un événement sportif est lié au transport. Face à ce constat, des initiatives se mettent en place : le marathon du Mont Blanc privilégie par exemple les inscriptions des coureurs et coureuses qui se déplacent en train. C’est le cas de 40% d’entre eux, ce qui a clairement un impact très positif sur le bilan carbone de l’événement. On peut aussi citer l’initiative Trail by Train Tour, mise en place par Zatopek Event et dont un des parrains n’est autre que Xavier Thévenard. Cette organisation rassemble des épreuves de trails, principalement en Suisse et en France, dont les départs sont accessibles via une gare ou une navette. Privilégier les transports en commun ou le covoiturage est donc une manière très efficace de limiter son impact lorsqu’on aime les montagnes et le sport (et qu’on habite en Belgique, où malheureusement aucune montagne ne pointe le bout de son nez) .

Néanmoins, on s’en doute, le train ne peut pas nous amener à la Diagonale des Fous, au marathon de New-York ou en expédition dans l’Himalaya. C’est là que la question devient plus complexe : peut-on se permettre de continuer à encourager et valoriser ces expériences lointaines ? Que ce soit sur les réseaux sociaux ou dans les magazines de sport, ces expériences sont vantées comme des « must » pour tout sportif qui se respecte. Dans le monde du trail, le système de points, qui oblige à voyager pour en engranger suffisamment afin de pouvoir s’inscrire à des courses considérées comme prestigieuses, est également problématique.

Par définition, les sportifs des montagnes (traileurs, grimpeurs, alpinistes, randonneurs,…) sont le plus souvent des amoureux de la nature. Il est pourtant paradoxal de prendre l’avion ou la voiture pour aller observer les merveilles de l’environnement, alors que notre trajet, et même notre présence, contribue à la détériorer. Sans compter que la fonte des glaciers rend les pratiques sportives dans les montagnes de plus en plus dangereuses, comme l’attestent les nombreux accidents chaque été. Il est temps de réagir !

Dans la vie de tous les jours aussi, pas uniquement lors d’événements particuliers, nous pouvons être acteur de ce changement. Mais il s’avère que la majeure partie des gens évaluent mal les impacts des différents « posts » d’émissions de nos actions. Trier et recycler nos déchets est, certes, très important, mais c’est loin d’être l’action la plus impactante à réaliser au quotidien. Les secteurs les plus émetteurs sont plutôt à retrouver du côté du transport, de l’alimentation, de l’achat de nouveaux biens ou encore de la consommation d’énergie. Pour mieux comprendre son impact, et comment passer à l’action, il existe de nombreux sites permettant de calculer son empreinte carbone et qui fournissent des conseils et des explications. Le site « Neo & Nea », par exemple, propose de calculer son empreinte carbone, puis d’explorer de nombreuses pistes d’actions bien expliquées, que ce soit à l’échelle individuelle ou collective.

Enfin, les autres impacts, non liés au climat, ne sont pas à minimiser : bruit, dérangement de la faune, production de déchets, piétinement qui détériore le sol et la flore et accentue l’érosion,… Les organisateurs d’événements peuvent agir en limitant la taille des événements ou en évitant les gobelets en plastique par exemple. Les sportifs ont, eux aussi, le devoir de suivre les chemins existants, de respecter les falaises protégées (que ce soit pour éviter le piétinement de la flore ou pour respecter les périodes de nidifications de nombreuses espèces d’oiseaux), ou d’éviter de surconsommer les équipements de sport.

Les glaciers, et les écosystèmes montagnards de manière générale, sont en danger. Que ce soit dans nos pratiques de sport (transport pour nous rendre à des événements ou dans la pratique de tous les jours), dans nos modes de vie, ou à une échelle plus collective, nous devons modifier participer au changement pour protéger cette belle nature qui nous fait vibrer.

Crédit image illustration : Adobe Stock

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