Le mécénat culturel : blanchiment par l’art ?
En 2022, le documentaire « Toute la beauté et le sang versé » de Laura Poitras remporte le Lion d’or à la Mostra de Venise. La réalisatrice y suit Nan Goldin — remarquable photographe des marges (notamment le milieu underground new-yorkais), survivante des opioïdes, militante — dans son combat contre la famille Sackler, mécènes des plus grands musées du monde. Les Sackler ont bâti leur fortune sur la vente d’OxyContin, alimentant une crise sanitaire qui a tué des centaines de milliers de personnes aux États-Unis. En échange de millions de dollars offerts au Met (Metropolitan Museum of Art – New York), au Guggenheim ou au Louvre, ils s’achetaient une respectabilité culturelle, un vernis de respectabilité sur des pratiques criminelles.
Nan Goldin nomme ce mécanisme l’« artwashing » — le blanchiment par l’art. Et elle le combat de front : avec son collectif P.A.I.N. (Prescription Addiction Intervention Now), elle envahit les halls des musées, y déverse des flacons d’opioïdes vides, interpelle les institutions. Un à un, les musées finissent par retirer le nom Sackler de leurs murs et refuser leurs dons.
« Toute la beauté et le sang versé » nous enseigne ceci : quand une institution culturelle accepte l’argent d’une entreprise dont le modèle est destructeur, elle ne reste pas neutre — elle devient complice. Elle offre à cette entreprise un capital symbolique inestimable, une caution morale que ses produits et pratiques ne lui permettraient pas d’obtenir autrement.
Le Concours Reine Elisabeth, vitrine… des énergies fossiles
Ce que la famille Sackler a fait avec les musées new-yorkais, TotalEnergies et BNP Paribas Fortis le font aujourd’hui, d’une certaine manière, avec, notamment, le Concours Reine Elisabeth qui se déroule du 4 mai au 10 juin.
L’un des événements musicaux les plus prestigieux du monde affiche sur son site la mention suivante :
« TotalEnergies place le développement durable au cœur de sa stratégie… Une compagnie citoyenne, levier de transformation face aux enjeux sociétaux et environnementaux. » (tiens, au moment d’écrire ces lignes, la page reprenant la citation n’est plus accessible)
La réalité, elle, est sans ambiguïté. Les scientifiques ne cessent de le répéter : 86 % des émissions de gaz à effet de serre responsables du dérèglement climatique sont liées à la combustion d’énergies fossiles. Or :
- D’après un rapport du Sénat français, l’électricité renouvelable ne comptait que pour 3% de la production d’énergie finale de TotalEnergies en 2023, contre environ 97% d’énergies non renouvelables, principalement du pétrole et du gaz. » (source : Sénat, rapport d’information n° 692 (2023‑2024), TotalEnergies : une entreprise à nouveau stratégique pour garantir l’approvisionnement énergétique de la France et réussir la transition bas-carbone, 14 juin 2024).
- En 2023, environ deux tiers des investissements de TotalEnergies restent dirigés vers le pétrole et le gaz, selon le même rapport du Sénat, malgré l’objectif affiché de développer les activités bas carbone.
- L’entreprise prévoit d’augmenter sa production d’hydrocarbures de 3 % par an jusqu’en 2030, en violation directe de l’Accord de Paris.
- Elle se détourne même de certains investissements dans les renouvelables, au profit des énergies fossiles. Un des exemples les plus récents : TotalEnergies s’est plié à l’administration Trump et à renoncé à 2 projets éoliens en mer au profit d’investissements pétrogaziers.
- Son attitude dans le contexte de guerre Amérique-Israël-Iran qui lui permet d’engranger des profits faramineux qu’elle place dans des paradis fiscaux pour éluder l’impôt témoigne, s’il le fallait encore, du cynisme sans borne qui la caractérise depuis toujours.
Comme l’a déclaré Antoine Bouhey, de Reclaim Finance : « TotalEnergies ne peut tromper personne : l’entreprise n’est pas en transition et les acteurs financiers qui la soutiennent doivent réagir en mettant fin à ce soutien. » Cette exigence concerne tout autant les acteurs culturels.
BNP Paribas Fortis, second sponsor incriminé, ne présente pas un bilan beaucoup plus reluisant. Selon le « Scan des banques » publié par FairFin et Financité, la banque obtient des scores insuffisants en matière de climat et continue, via le groupe BNP Paribas, à financer de manière indirecte des entreprises actives dans l’extraction de pétrole et de gaz, tout en n’ayant pas encore tourné entièrement la page du charbon. Les mêmes organisations lui reprochent également de soutenir des entreprises liées à la production d’armes, notamment nucléaires, et de disposer de politiques jugées insuffisantes concernant certaines catégories d’armes controversées.
En acceptant l’argent de TotalEnergies et de BNP Paribas Fortis, le Concours Reine Elisabeth participe activement à leur stratégie d’artwashing. Il leur offre ce qu’elles ne pourraient s’acheter autrement : une image d’entreprises soucieuses de beauté, de culture, d’humanité.
Comme les 20 km de Bruxelles
Le Concours Reine Elisabeth est aujourd’hui l’un des seuls grands événements belges à afficher encore sa complicité avec TotalEnergies. Les 20 km de Bruxelles ont mis fin à ce partenariat après plusieurs années de mobilisation citoyenne. La même exigence s’impose ici, avec encore plus de force : un concours consacré à l’excellence musicale mondiale ne peut continuer à servir de tribune à des entreprises dont les activités hypothèquent l’avenir de la planète.
Il en va de la cohérence, de la crédibilité et du prestige du Concours. Un événement qui célèbre la beauté ne peut se permettre d’ignorer le sang versé — les inondations, les canicules, les incendies, les ouragans — qui résulte directement du modèle économique de ses sponsors. Selon le Lancet Countdown 2025, le changement climatique tue déjà 546 000 personnes chaque année à cause de la chaleur (moyenne entre 2012 et 2021).
Signez la pétition initiée par Extinction Rebellion
Comme Nan Goldin l’a montré, le changement est possible. Quand les citoyens, les artistes et le public parlent d’une même voix, les institutions écoutent.
Nous demandons aux organisateurs du Concours Reine Elisabeth de :
- Mettre fin à son partenariat avec TotalEnergies et cesser d’offrir une vitrine à une entreprise dont la stratégie est incompatible avec la survie climatique.
- Rompre sa collaboration avec BNP Paribas Fortis, dont la politique d’investissement est irresponsable sur les plans climatique et éthique.
- Intégrer des critères environnementaux et éthiques clairs dans le choix de ses partenaires, pour que « musique » rime enfin avec « éthique ».
Faisons ensemble ce que Nan Goldin a fait : rendons cet artwashing moralement et politiquement intenable.
>>> Signez la pétition et partagez-la autour de vous.
Note : une action de ce type s’inscrit pleinement dans la position de la Fédération sur la régulation de la publicité commerciale, reprise dans le dossier Education Permanente réalisé sur le sujet.
Si vous voulez découvrir une partie du travail de Nan Goldin, rendez-vous au GranDPalais à Paris pour l’expo « This Will Not En Well », du 18 mars au 21 juin 2026.
Crédit image illustration : Adobe Stock
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