Q&A
Quatre nouveaux data centers Google de type hyperscaler — c’est-à-dire principalement destinés au développement de l’IA — sont en projet en Wallonie : trois à Saint-Ghislain et un à Feluy, ce dernier annoncé en octobre 2025. C’est trop : l’infrastructure électrique wallonne ne peut pas supporter une telle demande. La décision n’est pas encore prise, et les autorités wallonnes et locales disposent de plusieurs leviers pour limiter et encadrer ce développement déraisonnable.
1. Des ogres énergétiques payés par la collectivité
Quelle serait la consommation électrique des quatre data centers en projet ?
Un data center de nouvelle génération est un ogre énergétique. Sa consommation est si élevée que Google la garde soigneusement secrète. On estime néanmoins que les trois data centers additionnels prévus à Saint-Ghislain devraient avoir une capacité de l’ordre de 300 à 500 MW. À titre de comparaison, cela représente le tiers de la production d’un réacteur nucléaire de grande taille — comme Tihange 3 ou Doel 4, récemment prolongés de dix ans — qui tournerait uniquement pour alimenter ces nouvelles installations.
Cela équivaut à la consommation électrique annuelle de 750 000 ménages.
Calcul : 300 MW × 365 jours × 24h = 2,6 TWh/an ; un ménage consomme en moyenne 3 500 kWh/an.
Quel est le coût pour la collectivité ?
Ce surcroît de consommation électrique a un coût, dont une partie importante sera supportée par la collectivité, via plusieurs mécanismes :
- La prolongation du nucléaire : Un sixième des dépenses liées à la prolongation de Doel 4 et Tihange 3 peut logiquement être imputé aux data centers. Cela représente une fraction significative des 400 millions d’euros budgétés en 2025 pour ces réacteurs. S’y ajoute la garantie accordée à Engie via un contract for difference (CfD), dont le prix de référence (strike price) n’a pas encore été définitivement fixé.
- Le mécanisme de capacité (CRM) : Il faut y ajouter la part des subsides aux centrales gaz accordés via le CRM — nécessaires pour pallier les périodes de maintenance des réacteurs nucléaires et complémenter le renouvelable. Le chiffre exact reste à déterminer sur la base des études adequacy d’ELIA.
- Le renforcement du réseau : Les besoins supplémentaires en infrastructure de réseau engendrés par ces consommations seront financés via la facture énergétique de tous les consommateurs. Le montant est à déterminer sur la base des plans de développement d’ELIA.
Quels autres impacts sur les ressources ?
Au-delà de l’électricité, les data centers exercent une pression considérable sur d’autres ressources :
- Eau : Ces infrastructures ont besoin de grandes quantités d’eau, principalement pour le refroidissement des serveurs. En 2023, Google avait dévoilé une consommation de 1 million de m³ par an pour son data center existant à Saint-Ghislain — soit l’équivalent de 10 000 ménages. Ce même chiffre a été mentionné en réunion publique pour chacun des nouveaux data centers en projet (Le Soir). Cette consommation en eau explique probablement en partie pourquoi les data centers s’installent davantage en Wallonie qu’en Flandre.
- Espace : Sur le site de Saint-Ghislain, les nouveaux data centers seraient construits sur une surface de 100 ha, soit l’équivalent de 142 terrains de football.
- Minerais : Ces infrastructures sont très intensives en minerais, parfois rares, nécessitant une exploitation minière importante. C’est un angle mort de la recherche de données sur l’empreinte cachée du numérique.
2. Une consommation en forte croissance, en Belgique et en Europe
Quelle est la trajectoire de consommation des data centers en Belgique ?
D’autres data centers de grande taille sont dans les cartons à différents stades de développement. Selon une étude du BCG, la consommation électrique des data centers belges passerait de 3,5 TWh actuellement à une fourchette entre 9,5 TWh (×3) et 15,5 TWh dans 10 ans, soit environ 10 % de la consommation électrique totale de la Belgique à cet horizon (BCG, 2025).
Cette évolution s’inscrit dans un contexte européen et mondial. Le rapport du Shift Project (2025) constitue une référence incontournable sur l’impact du numérique sur nos consommations d’énergie. Il conclut à la nécessité de prioriser les usages numériques, notamment via une comptabilité carbone et une limitation des infrastructures (Shift Project).
3. À quoi vont servir ces data centers ?
Quels usages numériques consomment le plus d’énergie ?
La question est cruciale — et, là encore, un secret jalousement gardé par Google. Ce que l’on sait : l’essentiel de l’utilisation numérique aujourd’hui se fait pour des usages non essentiels ou de loisir, dans un cadre privé ou professionnel. La notion d’usage essentiel doit cependant faire l’objet d’un débat démocratique.
Tous les usages numériques n’ont pas le même impact. Pour un Belge en 2024, le streaming vidéo en haute définition demeurait l’usage numérique le plus émetteur de CO₂ mais ces usages évoluent rapidement avec l’arrivée des nouveaux usages IA. Par ailleurs, 71 % de l’empreinte carbone digitale découle des objets connectés — de leur production, leur consommation et leur (non-)recyclage (Plateforme wallonne GIEC, lettre n°40). Les requêtes d’IA les plus gourmandes en énergie et en eau sont la génération d’images et de vidéos.
Les data centers hyperscalers sont-ils nécessaires pour les usages essentiels de l’IA ?
Les nouveaux data centers hyperscaler seraient principalement construits pour développer les nouveaux usages numériques, dont surtout l’IA. Mais plusieurs éléments invitent à la prudence :
- Aujourd’hui, dans le cadre privé, l’IA est surtout utilisée en remplacement d’un moteur de recherche (Ipsos), ce qui ne préjuge pas des usages futurs.
- Une grande incertitude demeure sur la place que l’IA occupera dans nos vies et dans l’organisation sociétale.
- Les utilisations les plus essentielles du numérique — dont l’IA en médecine, par exemple — ne nécessitent pas des data centers aussi gigantesques.
- Comme le souligne le Shift Project, c’est l’offre qui tire la demande en matière de numérique, et cette offre est conditionnée par l’infrastructure autorisée. Plus il y aura de data centers, plus grande sera la dépendance numérique.
Quid de la souveraineté numérique ?
La présence géographique des data centers sur le sol européen ne constitue en aucun cas une garantie d’une utilisation de l’infrastructure au bénéfice de l’intérêt collectif des Européens. Le U.S. CLOUD Act permet en effet aux autorités américaines de demander l’accès à des données détenues par des entreprises relevant de la juridiction américaine, même lorsque ces données sont physiquement stockées en dehors des États-Unis. Les questions de démocratie et d’autonomie numérique sont donc cruciales, notamment pour l’accès à une information de qualité, et non biaisées.
4. L’impact économique pour la Wallonie : démystifier les promesses
Y aura-t-il vraiment 5 milliards d’investissements en Wallonie ?
L’argument numéro un de Google est l’annonce d’un investissement de 5 milliards d’euros en Wallonie. C’est une illusion très efficace. Sur ces 5 milliards, l’essentiel des dépenses d’investissement (CAPEX) se trouve dans les équipements informatiques — serveurs, processeurs (GPU), infrastructure réseau — qui sont fabriqués et achetés hors de Belgique. Selon une analyse de la structure de coût des data centers (Alpha-Matica), la part de la dépense effectivement réalisée en Belgique est marginale. Un article de Canopea permet d’aller plus loin dans cette déconstruction (Canopea).
L’IA booste-t-elle vraiment l’économie wallonne ?
Reprenant sans beaucoup d’esprit critique les communications de Google, le Premier ministre De Wever a présenté les data centers comme un booster de l’économie belge et wallonne. Or, le débat sur l’impact positif de l’IA en termes de compétitivité reste ouvert, faute de recul suffisant et objectif. L’impact demeure modéré à ce stade et varie très fortement entre les très grandes entreprises capables d’investissements importants et les PME (CEPR/VoxEU).
Par ailleurs, les data centers sont des infrastructures peu créatrices d’emplois locaux directs, et leurs retombées fiscales réelles pour la Wallonie restent à démontrer.
5. Ce que les autorités wallonnes peuvent et doivent faire
Les recommandations ci-dessous ne concernent que les décisions d’investissement dans des infrastructures comme les data centers, et non la question plus vaste de l’encadrement du numérique — qui méritera un débat distinct sur les usages, l’intérêt sociétal et les impacts environnementaux et culturels (Shift Project).
Exiger la transparence
Les géants du numérique sont parmi les entreprises les moins transparentes. Google communique très peu sur sa consommation électrique, en eau ou sur l’utilisation de ses serveuret ne fournit jamais de méthodologie ni ne permet l’accès aux données de base. Des règles de transparence doivent être un préalable absolu à tout développement sur le territoire wallon.
Instaurer un moratoire dans l’attente d’un cadre
Il est nécessaire de suspendre la décision sur la construction des quatre data centers — et de toute autre demande d’hyperscaler — tant qu’un cadre pour leur développement en Wallonie n’est pas défini (Canopea — Pour un moratoire).
Ne pas autoriser les quatre projets en l’état
Compte tenu des contraintes sur les réseaux électriques, la Wallonie n’est pas en mesure d’accueillir les quatre nouveaux data centers en projet. Il est essentiel de réduire la taille ou le nombre des projets.
Fixer des conditions strictes aux projets autorisés
Pour tout data center qui serait finalement autorisé, il est crucial d’imposer des conditions strictes portant sur :
- La flexibilité électrique : Le contrat de réservation de capacité avec ELIA ne prévoirait actuellement aucune flexibilité — ce qui est inacceptable. Or, les data centers hyperscaler de Google disposent techniquement de capacités de flexibilité (limitation des usages non essentiels, comme la qualité vidéo YouTube aux moments de pointe, couplage à des installations de stockage, utilisation des générateurs de backup comme réserve réseau, meilleure modulation du refroidissement, qui représente 40 % de l’énergie consommée) (blog.google ; Techniques de l’Ingénieur).
- La consommation d’eau : En aucun cas des prélèvements en eau souterraine ne peuvent être autorisés.
- L’utilisation des données, la consommation d’énergie et l’impact environnemental global, avec un régime spécifique tenant compte des impacts particulièrement importants de ces infrastructures sur les plans environnemental, social, culturel et géopolitique. Ces installations ne peuvent être traitées comme de simples installations industrielles.
Crédit image illustration : Adobe Stock
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