Le Gouvernement wallon est en train de redessiner l’ensemble de la politique économique et industrielle de notre Région. Et le moins que l’on puisse dire est que l’environnement, mais aussi la santé et le social, sont véritablement relégués au second plan. « Chaque euro investi doit produire de la valeur économique pour la Wallonie », précise le Ministre de l’économie Jeholet, en charge de la réforme… Pour le reste, on verra plus tard. Au final, on voit surtout émerger une vision économique hyper conservatrice qui se projette dans un monde figé où les bouleversements géopolitiques, la crise sociale et environnementale sont niés.
Au niveau wallon, la stratégie économique est redessinée via plusieurs canaux. Mais une pièce centrale est le décret « clusters », qui définit les secteurs prioritaires pour la Région, c’est-à-dire l’endroit où le Gouvernement va dégager des moyens et mettre de l’huile dans les rouages réglementaires dans les prochaines années… En avril, le Gouvernement a fait passer le décret en première lecture – premier acte d’un chemin législatif – mais l’essentiel de la réforme devrait se passer plus discrètement par voie d’arrêté ministériel dans les prochaines semaines.
Le remplacement des plans Marshall
Depuis 20 ans, les plans Marshall successifs qui définissaient la stratégie économique de la Région étaient le fruit d’un arbitrage entre les tendances politiques. On y retrouvait évidemment beaucoup d’économique, mais l’objectif affiché était aussi de mettre la Wallonie sur la voie d’une transition environnementale et d’assurer la santé et le bien-être de tous les Wallons et les Wallonnes…
Derrière le choix des secteurs économiques prioritaires, il y avait l’idée d’atteindre un « gagnant-gagnant-gagnant » (win-win-win) qui à la fois offre un potentiel économique important, mais peut aussi permettre de réduire notre empreinte environnementale, de nous adapter au nouveau contexte climatique et environnemental, et d’améliorer notre bien-être.
Logiquement, on retrouvait donc à côté de secteurs comme la pharma ou la chimie, qui représentent une grosse part de l’économie wallonne, des secteurs comme la rénovation des bâtiments ou les matériaux durables, étant donné le gigantesque chantier que représente notre parc de logements (matérialisé par le Cluster Eco-construction). On retrouvait aussi les énergies de la transition (Cluster Tweed), qui renforce les acteurs de la recherche et de l’entreprise développant des projets visant à nous émanciper des énergies polluantes et chèrement importées.
À la demande du Gouvernement, l’IWEPS a d’ailleurs évalué cette stratégie comme plutôt positive, soulignant le potentiel économique et l’existence d’un écosystème d’entreprises très dynamiques dans ces domaines.
Prochaine étape : éclairer la vision du Ministre
En pratique, le Gouvernement entend annoncer d’ici l’été les secteurs qu’il considérera dorénavant comme prioritaires. On entend dire que des discussions menées en vase clos avec les fédérations patronales concluraient à un recentrage autour de la pharma, de l’IT, de la construction, de l’aviation et de l’armement.
Si Canopea reconnaît la nécessité de simplifier le cadre existant pour plus d’efficacité, elle nous met en garde contre le détricotage systématique des objectifs de développement durable qui faisaient jusqu’ici la force du modèle wallon. Le Gouvernement doit sortir d’une vision hyper conservatrice du monde.
Car l’avant-projet pousse parfois jusqu’à la caricature la vision déshumanisée de l’économie portée par le Ministre. Par exemple, le décret stipule clairement que l’innovation soutenue par la Région ne peut plus être que technologique. Exit toutes les recherches visant à améliorer la gouvernance, à transformer les modes de consommation. Exit tout ce qui n’est pas innovation en sciences dures.
Idem dans un autre décret parallèle sur le financement de la recherche, où le choix des dossiers s’opérera dorénavant uniquement sur des critères économiques (auparavant, 10 % de la note était dévolue à des critères sociaux et environnementaux).
Une concertation cantonnée aux (grosses) fédérations industrielles existantes
Ce qui inquiète Canopea, au-delà du contenu, c’est la méthode. Les seules organisations consultées sont les grandes fédérations industrielles existantes, à savoir surtout AKT (ancienne Union Wallonne des Entreprises), mais aussi Essencia (chimie) et Agoria (Technologie). Bye bye les travailleurs, les ONG, les autres acteurs, comme les organisations de santé… Tandis que le Gouvernement agit par voie d’arrêté pour limiter toute consultation et publicité plus large.
Canopea n’était, par exemple, pas convié par le SPW à la consultation organisée le 17 mai, et a été exclu du comité de pilotage de la stratégie d’innovation (appelée S3) en 2025… Comment évaluer correctement le périmètre de cette réforme si les représentants de la société civile et de l’environnement sont systématiquement tenus à l’écart ? On vous avertissait déjà de cette tendance dangereuse dans cet article. Mais la situation a encore empiré.
Une politique industrielle tournée vers le futur
Alors que les nouveaux secteurs économiques prioritaires, appelés « Domaines d’Innovation Stratégique » (DIS), doivent être déterminés par le Gouvernement avant l’été, Canopea formule plusieurs demandes claires :
- Réintégrer d’urgence des acteurs à même d’apporter une vision plus large que celle défendue par les grosses fédérations économiques. Nous avons besoin de perspectives dans un monde en pleine mutation, et la finalité de ces fédérations est de défendre leurs (plus gros) membres, ce qui les pousse à un certain conservatisme. Canopea est prêt à jouer son rôle dans les discussions relatives à la définition des domaines d’innovation stratégique et des feuilles de route qui suivront. L’expérience montre que la gouvernance de l’innovation ne peut se faire sans les acteurs de la transition.
- Maintenir un haut niveau de priorité pour les secteurs économiques durables actifs notamment dans l’énergie et la circularité, la rénovation, l’urbanisme et les bâtiments durables, le développement d’une agriculture raisonnée, qui sont des secteurs porteurs d’avenir. Les entreprises qui gagneront demain sont celles qui seront résilientes face aux crises environnementales.
- Réaffirmer le développement durable comme objectif final de l’innovation. Viser une augmentation à court terme du PIB sans tenir compte des limites planétaires est un mauvais calcul économique.
Crédit image illustration : Adobe Stock
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