Chaque année, le Lancet Countdown publie un état des lieux du lien entre dérèglement climatique et santé mondiale. L’édition 2025, élaborée par 128 experts internationaux, est sans doute la plus alarmante depuis la création de l’initiative. Les scientifiques y dressent le portrait d’un monde qui bascule : les impacts sanitaires du dérèglement climatique atteignent des niveaux sans précédent, tandis que les politiques censées protéger les populations peinent à suivre, voire font l’objet de reculs inquiétants. Cependant, le rapport insiste également sur les opportunités d’action immédiates, porteuses de co-bénéfices massifs pour la santé. Le rapport rappelle par ailleurs que sortir des énergies fossiles est la mesure de santé publique avec le plus d’impact, et donc la plus urgente.
Les grands constats du rapport : la santé en péril
Les menaces sanitaires liées au dérèglement climatique ont atteint des niveaux préoccupants et sans précédent. De fait, les retards pris dans la mise en œuvre des mesures de lutte contre le dérèglement climatique entraînent chaque année des millions de décès qui auraient pu être évités.
Canicules, chaleur et sécurité alimentaire
En moyenne, 84 % des jours de canicule observés chaque année entre 2020 et 2024 ne se seraient pas produits sans le dérèglement climatique. La mortalité liée aux chaleurs extrêmes a augmenté de 63 % depuis les années 1990, pour atteindre 546 000 décès par an entre 2012 et 2021.

Par rapport à la période 1981-2010, 123,7 millions de personnes supplémentaires souffrent aujourd’hui d’insécurité alimentaire modérée ou grave en raison de l’intensification des sécheresses et des vagues de chaleur. L’exposition à la fumée des incendies de forêt a entraîné 154 000 décès en 2024.
Une explosion des risques infectieux
Les hausses de chaleur et d’humidité favorisent la prolifération de la dengue, des maladies liées à Vibrio et des infections transmises par les tiques. Les systèmes de soins de santé, déjà sous pression, doivent désormais faire face à des risques qui évoluent plus vite que leur capacité d’adaptation.
Pollution, énergie et impacts sanitaires
Les énergies fossiles et l’incapacité à passer à des sources d’énergie propres continuent de peser lourdement sur la santé. En 2022, la pollution de l’air liée aux combustibles fossiles a provoqué 2,5 millions de décès à l’extérieur, tandis que l’exposition à des combustibles et technologies polluants dans les logements a entraîné 2,3 millions de décès supplémentaires.
Les régimes alimentaires déséquilibrés ont provoqué 11,8 millions de décès en 2022, dont 1,9 million liés à une consommation excessive de viande rouge et de produits laitiers, alors qu’une alimentation plus durable permettrait d’éviter une grande partie de ces décès.

Conséquences économiques du dérèglement climatique
L’incapacité à lutter contre le dérèglement climatique nuit également à la santé de manière indirecte, en compromettant les moyens de subsistance et en affectant les conditions de travail de millions de travailleurs. En 2024, l’exposition à la chaleur a réduit la productivité du travail et a entraîné des pertes de revenus potentielles équivalentes à 1 090 milliards de dollars, un fardeau particulièrement lourd pour les pays à faible ou moyen Indice de Développement Humain (IDH).
Face à la flambée des prix des combustibles fossiles, de nombreux gouvernements ont accru leurs subventions aux énergies fossiles, générant une subvention nette mondiale de près de 1 000 milliards de dollars en 2023. Quinze pays ont même consacré davantage de fonds à ces subventions qu’à leur budget national de santé.
Un coût économique qui dépasse les capacités d’absorption
Le dérèglement climatique n’est plus une menace pour demain. Il pèse sur l’économie mondiale aujourd’hui. Les scientifiques du rapport estiment que les systèmes d’assurance sont au bord de la rupture et que le dérèglement climatique cause déjà aujourd’hui :
- ≃ 937 milliards € de pertes potentielles de revenus liées à la chaleur pour 2024
- ≃ 261 milliards € de pertes liées aux événements extrêmes.
Ces coûts ne sont pas seulement financiers. Ils engendrent des conséquences pour la santé, la sécurité et la stabilité pour des millions de personnes.
Une réponse politique insuffisante, voire en recul
Le rapport souligne une réalité préoccupante : alors que les risques augmentent, l’engagement politique diminue. En 2024, seuls 30 % des gouvernements ont mentionné les liens entre santé et climat dans leur discours officiel à l’Assemblée générale de l’ONU (contre 62 % en 2021). En effet, de nombreux gouvernements populistes alimentent un backlash contre les politiques climatiques et attaquent les législations protectrices de l’environnement et de la santé. Les signaux de recul se multiplient également dans les médias et dans certains secteurs industriels.
Cette marche arrière intervient alors que les pays les plus vulnérables et les moins responsables réclament un soutien accru pour faire face aux conséquences du dérèglement climatique et s’adapter à celui-ci.
Expansion des énergies fossiles et recul des engagements climatiques
Les reculs observés dans les engagements climatiques des gouvernements constituent une menace majeure pour notre capacité d’adaptation et exacerbent les risques pour la santé et la survie des populations. Pendant ce temps, les compagnies pétrolières et gazières continuent d’augmenter leur production prévue de combustibles fossiles. En mars 2025, les 100 plus grandes entreprises pétrolières et gazières prévoyaient de produire, d’ici 2040, près de trois fois plus que ce qui serait compatible avec un réchauffement limité à 1,5 °C. Cette expansion est soutenue par une hausse des financements privés : après quatre années de baisse, les prêts bancaires aux énergies fossiles ont augmenté de 29 % en 2024, atteignant 611 milliards de dollars, soit 15 % de plus que les prêts verts. Dans ce contexte de dépendance accrue, les émissions mondiales liées à l’énergie ont atteint un nouveau record en 2023.

Des leviers d’actions majeurs : un avenir encore transformable
Les données de ce rapport montrent cependant que les avancées déjà accomplies ont le potentiel de sauver des vies, et que les actions locales des communautés locales contribuent à façonner un avenir plus sain. En effet, des solutions existent et elles ont des effets immédiats sur la santé. Le rapport expose ainsi des dynamiques positives, qui montrent qu’un autre futur est possible.
Un engagement citoyen et urbain en forte progression
Premièrement, l’intérêt et l’engagement des citoyens pour la santé et le dérèglement climatique ne cessent de croître, ce qui pourrait accentuer la pression citoyenne sur les gouvernements quant à ces questions.

Les villes sont également de plus en plus conscientes des risques posés par le dérèglement climatique. En effet, 97 % des villes interrogées ont déclaré avoir réalisé ou avoir l’intention de réaliser des évaluations des risques liés au dérèglement climatique.
Transition énergétique : des avancées majeures
La part de l’électricité produite à partir d’énergies renouvelables modernes a atteint un niveau record de 12,1 % en 2022.

Cette transition énergétique crée des emplois plus sains et durables, tout en réduisant la pollution liée à la production d’énergies fossiles. Les décès dus à la pollution de l’air extérieur liée aux combustibles fossiles ont diminué de 5,8 % depuis 2010, soit 160 000 morts évitées par an. Ces progrès sont largement dus à la sortie progressive du charbon, surtout dans les pays à revenu élevé.

Une dynamique de l’emploi favorable aux renouvelables
L’emploi dans le secteur des énergies renouvelables a augmenté de 18,3 % en 2023, atteignant un niveau record de 16,2 millions d’employés. Parallèlement, et malgré l’expansion des projets de production de combustibles fossiles, l’emploi direct dans ce secteur a diminué de 0,7 %, pour atteindre 9,1 millions d’emplois.

Les énergies renouvelables représentent désormais 12,1 % de la production mondiale d’électricité et le secteur des technologies propres est devenu un moteur économique : 10 % de la croissance globale du PIB en 2023, plus de 30 % de la croissance du PIB dans l’Union européenne, une baisse historique des émissions en Chine en 2024, avec des bénéfices sanitaires déjà visibles. En effet, la Chine a évité 46 000 décès grâce à la réduction massive de la pollution atmosphérique entre 2018 et 2020.
Le secteur de la santé renforce sa réponse au dérèglement climatique
Face à l’intensification des impacts climatiques, le secteur des soins de santé redouble d’efforts pour protéger la santé et le bien-être des populations. 58 % des États membres de l’Organisation mondiale de la santé ont réalisé une évaluation de la vulnérabilité et de l’adaptation et 60 % ont déclaré avoir achevé leurs plans nationaux d’adaptation en matière de santé (HNAP).

Formation
La formation des professionnels de santé au dérèglement climatique renforce les capacités pour aller plus loin. 66 % des établissements de santé publique et 72 % des établissements médicaux proposent une formation sur le dérèglement climatique aux professionnels de santé.

Réduction des émissions
Par ailleurs, la contribution du secteur de la santé aux émissions de gaz à effet de serre responsables du réchauffement climatique a diminué de 16 % entre 2021 et 2022.

Mobilisation citoyenne : la justice climatique progresse
Le rapport relève une montée des litiges climatiques fondés sur les droits humains, souvent affaiblis par l’impact sanitaire documenté. A titre d’exemple, on peut mentionner la victoire historique du collectif des KlimaSeniorinnen contre la Suisse (Cour européenne des droits de l’homme, 2024). Un groupe de plus de 2 000 femmes âgées ont porté plainte contre le gouvernement suisse, estimant que l’inaction climatique du pays mettait en danger leur santé, notamment lors des vagues de chaleur auxquelles les personnes âgées sont particulièrement vulnérables.La Cour européenne des droits de l’homme (CEDH) leur a donné raison. Elle a jugé que la Suisse n’avait pas pris des mesures suffisantes pour réduire ses émissions, cette inaction violait leurs droits fondamentaux, en particulier le droit à la vie privée et familiale (Article 8), les États doivent désormais adopter des politiques climatiques cohérentes, fondées sur la science. Ce fut la première condamnation d’un État pour insuffisance d’action climatique, donc une décision historique. Les tribunaux deviennent donc des lieux clés de protection du droit à la santé.
Une transformation systémique encore à renforcer
Alors que la nécessité de répondre au dérèglement climatique devient de plus en plus urgente, cette transformation visant à protéger la santé nécessite un soutien généralisé de tous les secteurs de la société.
Ainsi, le rapport The Lancet Countdown 2025 documente une réalité douloureuse, mais essentielle : chaque dixième de degré supplémentaire a un coût humain. Ce rapport présente les actions prioritaires à mener pour réaliser cette transformation et nous rappelle que les mesures prises pour lutter contre le dérèglement climatique constituent une bouée de sauvetage. Autrement dit, les mesures climatiques sont des mesures de santé publique. Et elles fonctionnent. Sortir des énergies fossiles, former les professionnels de la santé, déployer massivement les renouvelables, renforcer la justice environnementale : chacune de ces actions améliore immédiatement la santé, réduit les inégalités et prépare un avenir plus sûr.
Crédit photographique : Adobe Stock
Sources
The 2025 report of the Lancet Countdown on health and climate change: climate change action offers a lifeline. Romanello, Marina et al. The Lancet, Volume 406, Issue 10521, 2804 – 2857.
Pour un résumé visuel du rapport : 2025 Report Visual Summary – Lancet Countdown https://lancetcountdown.org/2025-report-visual-summary/
Cour européenne des droits de l’homme. (2024). Verein Klimaseniorinnen Schweiz et autres c. Suisse (Requête no 53600/20). https://hudoc.echr.coe.int
Faites un don

