« There is no alternative », comme le disait si bien Margareth Thatcher, semble être le nouveau mantra de nos gouvernements quand ils confectionnent leurs budgets ! En effet, si l’on veut préserver nos finances publiques et s’accorder un peu de marge par rapport aux investissements futurs, la situation serait plus simple sans le fardeau de la dette actuel. Si l’on peut rejoindre nos gouvernements sur le fait qu’il faut assainir quelque peu nos finances publiques, il semble néanmoins que, au niveau des choix à opérer, there are many alternatives, il s’agit bien d’un choix politique dans la manière d’agir ! Et force est de constater que nos gouvernements ont choisi leur voie, pas spécialement calquée sur une préservation de notre environnement…
Bonne nouvelle, braves citoyens ! Après d’énormes efforts, nos ministres fédéraux ont réussi à boucler le budget des prochaines années ! Un cap ? Un pic ? Non, un col hors catégorie selon notre 1er ministre ! Un effort budgétaire comme on n’en a plus connu depuis les années 90, il parait, pour sauver un État proche de la faillite, suspendu à un scénario à la grecque ! Pour accomplir ce travail d’Hercule (la ref n’est pas de moi, elle vient de BDW himself…), le roi a même dû intervenir pour éviter un scénario à la française (en référence au roi Macron qui a courageusement dissout l’Assemblée nationale…).
J’ai l’impression d’avoir lancé le pitch d’un film grand budget à venir, là, non ? Il y aurait de quoi remplir plusieurs saisons de games of thrones ou de house of cards tellement on est dans le sensationnalisme. Mais je vous retiens tout de suite, tout ce drama semble avoir été simplement orchestré par nos chers politiciens pour remplir deux objectifs : Montrer qu’ils ont fait un travail exceptionnel (vous en avez déjà vu, vous, des gouvernements qui ont le courage de faire autant de réformes ?) et faire passer plus facilement la pilule que beaucoup auraient recrachée directement si elle n’avait pas été autant enrobée de miel (“ces mesures ne font plaisir à personne, mais elles sont nécessaires”). Même le recours au roi, qui n’en demandait pas tant, avait tout de la supercherie…
Le message principal passé par notre gouvernement est là : on va économiser 9,2 milliards d’euros sur toute la durée de la législature. Pas vraiment de quoi remettre les finances totalement à flot, soyons de bon compte, mais ça c’est la faute à la Russie qui nous force à investir massivement dans notre réarmement ! Notre gouvernement, lui, est volontaire, on vise l’équilibre budgétaire à l’horizon… pas 2030, en fait. Au mieux, l’objectif est de rentrer dans les clous imposés par l’UE, à savoir un déficit maximum de 3% du PIB.
Alléger le fardeau pour les générations futures ?
Il faut le souligner, si notre gouvernement vise à assainir les finances publiques, ce n’est pas juste pour le plaisir de couper dans les dépenses de l’état, c’est aussi pour alléger le fardeau de la dette que nous laisserons aux générations futures. L’argument tient, bien que la dette d’un état soit sensiblement différente de la dette d’un ménage.
Petit hic toutefois : la seule dette que nous regardons là, c’est la dette budgétaire de l’état. Or, tous les scientifiques vous diront que ce que nous laissons aux générations futures va bien au-delà d’un tableau budgétaire : ce que nous laissons à nos enfants, c’est aussi une planète ou un certain capital humain. Il s’agit même là d’une des notions premières du développement durable : faire en sorte que les générations futures puissent bénéficier des mêmes opportunités de développement en capitalisant sur les stocks de capitaux économiques, sociaux et environnementaux. Il convient donc de ne pas se focaliser que sur le développement économique, mais aussi sur un certain développement social (l’éducation, par exemple) et la préservation de notre planète (pour rappel, 7 limites planétaires sur 9 ont quand même déjà été dépassées…).
Et là, on peut dire que l’analyse budgétaire de nos différents gouvernements nous laisse un peu sur notre faim. En termes d’éducation, par exemple, on ne peut pas vraiment dire que le gouvernement de la Fédération Wallonie-Bruxelles investit pour le futur (la pénurie d’enseignants risque peu de se résorber avec les nouvelles mesures). Au niveau des indicateurs environnementaux, rebelote, ce n’est pas spécifiquement le poste le plus entretenu, aussi bien au niveau fédéral que wallon ! Alors OK, il y a des questions de partage de compétences et des exercices budgétaires distincts, mais on aurait pu espérer davantage, surtout avec une ligne politique identique et des coalitions miroirs aux différents niveaux de pouvoir ! Les études abondent, en tous cas, pour démontrer qu’investir dans la nature ainsi que pour le climat et la biodiversité sont des placements gagnants, qui nous éviteront de nombreuses mauvaises surprises qui grèveront notre prospérité future.
Ne faisons cependant pas la fine bouche, le gouvernement fédéral fait quand même porter près d’un milliard d’euros de rentrées fiscales supplémentaires sur des sujets liés à l’environnement : TVA sur les pesticides, accises sur le gaz naturel, le diesel ou le mazout de chauffage et taxe sur les billets d’avion ou les colis. Un effort budgétaire environnemental conséquent, presque du jamais vu. Si les environnementalistes peuvent être heureux de ces mesures qui vont dans le bon sens (voir communiqué de presse de Canopea sur le sujet), on peut toujours regretter qu’elles ne soient prises principalement que pour faire rentrer des sous dans la caisse plutôt que dans une vraie stratégie environnementale claire. Et on peut également sourire en voyant que les deux partis les plus virulents à l’égard de « l’écologie punitive » (si cette notion vous hérisse les poils, n’hésitez pas à parcourir l’excellente Racine de mon collègue Pierre Courbe sur le sujet !) durant la campagne électorale ne font rien d’autre que d’appliquer les recettes qu’ils ont tant décrié…
It’s the economy, stupid !
On le voit bien, aussi bien dans les budgets que dans les déclarations politiques, le cap de nos gouvernements n’est fixé que sur une seule et unique boussole, la compétitivité des entreprises. A les entendre, il est crucial de ne pas décrocher davantage des USA et de la Chine au niveau économique, sous peine de voir notre continent se perdre définitivement… Soit dit en passant, est-ce vraiment ces modèles-là que l’Europe doit copier ? Poser la question, c’est en grande partie y répondre ! Sans oublier que le décrochage face aux USA tient davantage du mythe que d’une réalité tangible (voir notamment cette analyse de Gabriel Zucman).
La compétitivité des entreprises, le leitmotiv de nos gouvernements ! Et donc, s’il faut faire des économies, il vaut mieux épargner nos entreprises qui subissent déjà de plein fouet la rage taxatoire imposée par des décennies de politiques socialistes ! Euuuuuuh, ouais, on se calme quand même ! Faut-il rappeler que les entreprises belges bénéficient déjà de nombreux subsides et autres exemptions d’impôts ? Une étude de la Banque Nationale de Belgique chiffre ces aides à environ 25 milliards d’euros quand même, tout en précisant que davantage d’évaluation et de transparence permettraient de voir quelle est la réelle efficacité de ces subventions (qui a dit « effet d’aubaine » ?). Pour une autre étude (Econosphères), on pourrait même chiffrer les aides aux entreprises à 52 milliards d’euros ! Si l’on retire ces subventions des taxes réellement payées par les entreprises, ça nuance un peu la pression fiscale à leurs égards, il me semble…
« Un pognon de dingue », donc, octroyé à nos entreprises pour assurer leur compétitivité. Est-ce un problème en tant que tel ? Si elles garantissent un emploi de qualité pour de nombreux citoyens, pas spécifiquement, en effet (mais cette partie est encore à prouver, il semblerait que de nombreuses subventions ratent leur cible…). Là où le bât blesse, c’est plutôt dans le fait que, dans l’effort budgétaire imposé au pays, ces subventions aux entreprises ne soient même pas mentionnées ! On devrait donc faire reposer de nombreux efforts sur la classe moyenne, sur les malades de longue durée, sur les pensionnés, … mais surtout pas sur les entreprises. On prend même des mesures qui vont les aider encore davantage et réduire leurs contributions à la sécurité sociale en les exonérant d’une indexation des salaires de leurs travailleurs les mieux rémunérés !
Une autre manne céleste dans laquelle le gouvernement n’a pas osé aller piocher réellement reste, encore et toujours, les subventions aux énergies fossiles… On parle quand même de plus de 13 milliards de subventions ! Parmi ceux-ci, les voitures de société (qui pèsent pour “seulement” 3.4 milliards…), mais qui voudrait pénaliser les sociétés et les hauts salaires qui bénéficient de ce régime fiscal favorable ?
Un assainissement ? Quel assainissement ?
Un dernier petit exemple de la gabegie budgétaire nous est donné par le gouvernement wallon. Un exercice important d’assainissement s’opère en ce moment, afin de réduire les déficits colossaux (hérités de gouvernements dépensiers du passé, il paraît…) et de limiter, à terme, la dette de la Région. On coupe dans de nombreuses dépenses (subventions vers la société civile et le monde environnemental notamment), on rationalise, on opère avec « pragmatisme », … Sauf que, malgré tous ces efforts, on n’arrive toujours pas à l’équilibre et la trajectoire budgétaire a du plomb dans l’aile ! La raison ? Quelques réformes particulièrement coûteuses : la réforme des droits d’enregistrement (250 millions d’euros en 2025), qui n’a pas spécialement résulté dans un accès à la propriété, vu que les prix de l’immobilier se sont envolés pour le grand bénéfice des vendeurs, ainsi que la réforme du régime de succession (400 millions à partir de 2028), qui bénéficierait davantage aux plus grands patrimoines…
On le voit, difficile d’envisager un exercice budgétaire sans toucher aux dépenses comme aux recettes. On peut y aller comme le font les gouvernements de ces dernières législatures, en grattant à gauche et à droite à coups de râpe à fromage, c’est souvent ce qui permet de boucler un budget. Mais cette stratégie manque, justement, de grandes lignes stratégiques, si ce n’est de rester dans les vieux logiciels du passé… En parlant de logiciels du passé, notre système fiscal date quelque peu et ne semble plus spécialement adapté aux enjeux du XXIe siècle. Un assainissement budgétaire digne de ce nom se devrait donc d’être structurel en intégrant une grande réforme fiscale ambitieuse, qui mettrait à même niveau les revenus du capital et du travail. Une réforme qui nécessite une réelle ambition politique. Tout un programme, non ? On en posera les bases à la rentrée dans une prochaine Racine.
There are many alternatives ! C’est le message que défend le monde environnemental ! Oui, il faut faire attention à ne pas laisser une dette trop importante aux générations futures, mais à condition de considérer la dette dans son ensemble, pas seulement d’un point de vue budgétaire ! Il est nécessaire de sortir du “tout à la croissance et à la compétitivité” qui semble diriger nos gouvernements et intégrer davantage l’investissement dans notre planète et nos capitaux sociaux et humains comme boussole pour notre société !
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