I. Une disparition massive des fermes wallonnes
Un peu plus de vingt-neuf mille, c’est le nombre d’exploitations agricoles que recensait la Wallonie en 1990. Un peu moins de douze mille cinq cents : c’est le niveau auquel était tombé ce même chiffre en 20241. En environ trois décennies, la Wallonie a donc perdu plus de la moitié de ses exploitations agricoles.
Si on se rapporte au début des années 1980, le constat est plus vertigineux encore : en quarante ans, la Wallonie a perdu non pas une large moitié de ses exploitations agricoles, mais bien les deux tiers2. Malgré une relative stabilisation du nombre de fermes wallonnes au cours de la dernière décennie, la disparition massive des fermes wallonnes est bien une tendance lourde.
À ce constat, il faut en ajouter un autre qui est celui du vieillissement de la population agricole. En 2020, les exploitants de 50 ans et plus représentaient 68% de l’ensemble des exploitants wallons. Parmi ceux-ci, seuls 22% déclaraient avoir un successeur, tandis que 40% savaient déjà qu’ils n’en auraient pas3.

Concrètement, cela préfigure la disparition d’ici 2037, année où ces agriculteurs auront tous passé l’âge de 67 ans, de 3500 à 6700 fermes, selon que les exploitations n’ayant pas encore identifié de successeur seront effectivement reprises ou non. Un choc particulièrement brutal puisque la Wallonie perdrait, dans le scénario le plus défavorable, plus de la moitié de ses exploitations, non pas en trente ans, mais en seulement dix-sept ans !
Cette disparition massive des fermes wallonnes n’est pas une fatalité. Elle est avant tout la conséquence du processus d’industrialisation de l’agriculture, processus qui s’est accéléré au lendemain de la Seconde Guerre mondiale et qui est toujours en cours actuellement. En recourant intensivement à la mécanisation, mais aussi aux engrais chimiques et aux pesticides, l’industrialisation de l’agriculture a directement contribué à augmenter la taille moyenne des exploitations agricoles, à diminuer drastiquement le besoin en main-d’œuvre et à dégrader profondément l’environnement : plus une ferme est grande, moins elle nécessite de main-d’œuvre à l’hectare4 et plus elle est susceptible de simplifier ses pratiques en alourdissant son impact sur l’environnement5. De fait, entre 1990 et aujourd’hui, la superficie moyenne des exploitations wallonnes a doublé6 quand, dans le même temps, le nombre d’actifs agricoles réguliers était divisé par deux7.
II. Un consensus autour du « renouvellement des générations »
Face à la disparition des fermes et des agriculteurs, il semble y avoir un consensus autour de la nécessité de renouveler les générations. Mme Anne-Catherine Dalcq, ministre wallonne de l’Agriculture, confirmait « une vraie inquiétude » à ce sujet en avril 20258. Du côté des syndicats agricoles, la FWA a mis en œuvre le projet Transmiferme9 tandis que la FUGEA et la FJA, en association avec Terre-en-vue, ont lancé le projet Trans’MISSION10. Les deux projets poursuivent tous deux l’objectif de faciliter les transmissions de fermes en Wallonie. Notons au passage que la ministre de l’Agriculture est issue des rangs de la FJA, syndicat pour lequel l’enjeu du renouvellement générationnel est considéré comme prioritaire11.
Au niveau européen, M. Christophe Hansen, commissaire à l’agriculture et à l’alimentation, a présenté en octobre dernier sa « stratégie pour le renouvellement des générations en agriculture ». Son objectif principal vise à doubler la part des jeunes agriculteurs au sein de la population agricole européenne d’ici à 2040, un nombre actuellement à 12%12. Si la stratégie européenne présente des lacunes importantes – notamment au niveau du revenu agricole, des enjeux environnementaux et d’une remise en cause des paiements à l’hectare, elle témoigne cependant du fait que le commissaire Hansen veut faire du renouvellement générationnel une « priorité politique »13.
III. Une vision pour l’agriculture : statu quo ou agroécologie ?
Or, « renouveler » les générations, c’est a minima viser à stabiliser le nombre d’agriculteurs et d’agricultrices. Un tel objectif ne peut être dissocié d’une vision à long terme pour l’agriculture. Très concrètement, plaider pour un système agro-industriel ou pour un système agroécologique n’aura pas les mêmes implications en termes de « renouvellement des générations » … Un simple renouvellement suffira-t-il à sortir de l’impasse agro-industrielle ? Combien d’agriculteurs et d’agricultrices serait-il nécessaire d’installer en plus pour assurer la transition vers l’agroécologie ? En plaidant pour un « renouvellement générationnel », le commissaire Hansen et la ministre Dalcq plaident-ils pour le statu quo ou pour la transition ?
De fait, en France, la Confédération paysanne défend depuis plusieurs années « bien plus qu’un « renouvellement des générations » » en portant l’objectif d’avoir un million de paysannes et paysans14. Un tel objectif est directement lié à la remise en cause du modèle agro-industriel « qui vise à alimenter l’industrie en minerai agricole » et à la volonté de relever le défi de la transition agroécologique. Dans cette logique, la Confédération paysanne déclare : « [nous] avons besoin d’hommes et de femmes nombreuses pour remplacer les capitaux et les énergies extractives, diversifier les productions, les assolements, etc. Plus un système est diversifié, plus il est vertueux et résilient, plus il nécessite de la main-d’œuvre et moins le paysan sera dépendant de la surmécanisation »15.
Au niveau belge, une étude récemment publiée par le SPF suggère qu’il faudrait tripler d’ici 2050 le volume actuel d’emploi agricole pour assurer la transition agroécologique16. Si le document précise que les chiffres présentés doivent être considérés avec précaution, un tel ordre de grandeur reste particulièrement significatif : à l’échelle wallonne, cela reviendrait à passer de 15 00017 à 45 000 unités de travail.
Concrètement, l’étude propose trois scénarios qui correspondent à trois niveaux de transformation du secteur agro-alimentaire. Les trois scénarios sont directement liés à des scénarios de transition vers la neutralité climatique. Ainsi, pour réduire les émissions de gaz à effet de serre (GES) :
- le scénario de faible transformation (LOW) correspond à un scénario TECH qui s’appuie sur l’innovation technologique (agriculture de précision, organismes génétiquement modifiés) ;
- le scénario de forte transformation (HIGH) correspond à un scénario BEH qui s’appuie sur des changements de comportements (régimes alimentaires) et de pratiques agricoles (agroécologie) ;
- le scénario de moyenne transformation (INT) s’appuie sur un scénario CORE-95 qui active les mêmes leviers que le scénario BEH tout en affichant des ambitions légèrement moins élevées.
Si les scénarios reposent sur des visions différentes, ils présentent également des résultats contrastés à plusieurs égards.
D’abord, les trois scénarios n’ont pas les mêmes implications en termes d’augmentation de la main-d’œuvre agricole. Le scénario LOW conduirait à une légère baisse des emplois agricoles (-4%) tandis que les scénarios INT et HIGH nécessiteraient respectivement de doubler (+92%) ou de tripler (+191%) l’emploi agricole.

Figure 1. Simulation du nombre total d’ETP au sein du secteur agricole en 2050 pour chaque scénario de transformation (CLIMACT & IDEA, 2024. Ibidem.)
Ensuite, du point de vue climatique, le scénario LOW contribue significativement moins à réduire les émissions de GES (-45%) que les scénarios INT (-70%) et HIGH (-80%).
Enfin, comparant spécifiquement les scénarios LOW et HIGH, les auteurs de l’étude soulignent à quel point ces deux scénarios incarnent des visions opposées lorsqu’il s’agit de se référer à la qualité de vie de la population agricole ou à la qualité de l’environnement18.
- D’un côté, le scénario LOW – qui n’implique presqu’aucun développement de l’agroécologie – consiste à poursuivre les tendances négatives actuelles : utilisation généralisée des pesticides et des engrais chimiques, dégradation des sols, course à l’agrandissement, charge administrative, revenus faibles, dévalorisation et désintérêt pour le métier agricole.
- De l’autre, le scénario HIGH – qui implique une conversion à l’agroécologie de 80% des fermes – consisterait à voir les pratiques intensives considérablement réduites, avec une meilleure compréhension et un meilleur soin à l’environnement, une plus grande autonomie des fermes et un travail sur de plus petites parcelles tout en garantissant une meilleure qualité de vie aux agriculteurs et agricultrices, notamment à travers un revenu décent et une plus grande reconnaissance du travail agricole.
IV. Conclusion
On l’aura compris, plaider pour un « renouvellement des générations » est nécessaire, mais insuffisant : pour assurer la transition agroécologique, il faut tripler la population agricole. Une telle transition n’est pas seulement souhaitable pour le climat, la biodiversité, la qualité des sols ou des eaux, elle l’est aussi pour la qualité de vie des agriculteurs et des agricultrices, à travers un revenu décent, plus de reconnaissance et de meilleures conditions de travail.
À l’inverse, maintenir la population agricole à son niveau actuel revient à s’enfermer dans l’impasse du modèle agro-industriel et à accepter par avance les multiples dégâts que ce modèle continuera d’occasionner.
Dès lors, on ne peut qu’encourager le gouvernement wallon à se doter d’un objectif bien plus ambitieux qu’un simple renouvellement des générations. Des milliers d’agriculteurs et d’agricultrices doivent être installé·es d’ici 2050 et de très nombreuses fermes sont à créer. Cet objectif d’accroissement de la population agricole devra s’inscrire dans le cadre de l’agroécologie, lequel correspond déjà à la vision de l’agriculture adoptée par la Wallonie19.
Enfin, il est impératif d’anticiper dès aujourd’hui la future demande massive en emplois agricoles afin que la transition agroécologique ne soit pas freinée par une pénurie de main-d’œuvre.
Crédit photographique : Adobe Stock
[1] État de l’Agriculture Wallonne, en ligne. « Exploitations ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_II_b_1-1.eew-sheet.html?thematic=9537325a-2206-4104-b8fc-5f2ed34c8636# (consulté le 11 décembre 2025).
[2] Statbel, en ligne. « Chiffres clés de l’agriculture 2024 » (p. 8). https://statbel.fgov.be/fr/statbel-academy/chiffres-cles-et-chiffres-cles-de-lagriculture
[3] État de l’Agriculture Wallonne, en ligne. « Population active ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_II_b_2.eew-sheet.html?thematic=8ebdf3d4-3b91-4627-8954-05cd43af376d# (consulté le 28 octobre 2025).
[4] État de l’Agriculture Wallonne, en ligne. « Population active ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_II_b_2.eew-sheet.html?thematic=8ebdf3d4-3b91-4627-8954-05cd43af376d# (consulté le 11 décembre 2025).
[5] « Quand on a 100 hectares à gérer, on ne sait pas cultiver correctement. (…) On ne sait plus faire correctement les choses. » déclarait M. Dierickx lors de son audition au Parlement wallon le 10 juillet 2025 : https://nautilus.parlement-wallon.be/Archives/2024_2025/CRIC/cric177.pdf
[6] État de l’Agriculture Wallonne, en ligne. « Superficie Agricole ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-1.html# (consulté le 11 décembre 2025).
[7] État de l’Agriculture Wallonne, en ligne. « Population active ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_II_b_2.html# (consulté le 11 décembre 2025).
[8] RTL info, en ligne. « Les agriculteurs belges en voie de disparition ? « Une vraie inquiétude », reconnaît la ministre wallonne de l’Agriculture ». https://www.rtl.be/actu/belgique/politique/les-agriculteurs-belges-en-voie-de-disparition-une-vraie-inquietude-reconnait-la/2025-04-15/article/746285
[10] https://www.transmissionagricole.be/
[11] FJA, en ligne. « MEMORANDUM : Elections régionales, fédérales et européennes 2024 ». https://fja.be/wp-content/uploads/2024/01/FJA-MEMORANDUM-Version2_janvier-2024.pdf
[12] Commission européenne, en ligne. « La Commission propose des mesures visant à soutenir le renouvellement des générations dans l’agriculture afin de garantir l’avenir de l’alimentation, de l’agriculture et des zones rurales de l’Europe ». https://ec.europa.eu/commission/presscorner/detail/en/ip_25_2433
[13] Idem.
[14] Confédération paysanne, en ligne. « Pacte et loi d’orientation et d’avenir agricoles : protéger et répartir pour atteindre un million de paysannes et paysans ». https://www.confederationpaysanne.fr/sites/1/mots_cles/documents/Positionnement-LOA_VF.pdf
[15] Idem.
[16] CLIMACT & IDEA, 2024. « The sectoral impacts of the climate transition: focus on activity, employment and training ». https://climat.be/doc/intrasectorial-impacts-of-the-transition-final-report-v4-clean.pdf; CLIMACT & IDEA, 2025. « Socioeconomic impacts assessment of the climate transition in Belgium. Factsheet – Agri-food sectors ». https://climat.be/doc/factsheet-agriculture-food.pdf
[17] État de l’Agriculture Wallonne, en ligne. « Temps de travail ». https://etat-agriculture.wallonie.be/contents/indicatorsheets/EAW-A_II_b_3.html# (consulté le 11 décembre 2025).
[18] CLIMACT & IDEA, 2025. Ibidem: cf. diapositives 66 et 67.
[19] WALLEX, en ligne. « 27 mars 2014 – Décret relatif au Code wallon de l’Agriculture ». https://wallex.wallonie.be/eli/loi-decret/2014/03/27/2014027151
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