‘’ Si j’étais Ministre, qu’est-ce que je ferais’’. Voilà la question que nous devons nous poser constamment en tant que ‘’lobbyiste’’ de l’environnement. Car aujourd’hui la crise environnementale requiert plus que des positions de principe, elle requiert une action politique ‘’réaliste’’ c’est à dire qui s’inscrit dans les limites de ce que peuvent effectivement faire les autorités belges…
Un dossier sur la table du Gouvernement se prête particulièrement à l’exercice du ‘’si j’étais ministre’’.
Faut-il construire et surtout soutenir avec de l’argent public un réseau de transport du CO2 en Wallonie ? Plus largement, faut-il mettre en place un soutien à l’investissement wallon sur le captage et le stockage de CO2 (CCS) ?
De nombreuses raisons plaident pour ne PAS le faire :
Des doutes sur l’’’efficacité climatique’’ de la technologie…
L’impact positif pour le climat de la capture du CO2 et de son stockage en couche géologique profonde est loin d’être acquis ! Le récent article publié dans Nature jette encore un peu plus de trouble (cet article souligne les quantités très limitées de carbone stockable sur une longue durée), nourrit à nouveau le débat sur l’opportunité technique/l’efficacité climatique de cette technologie…
Le GIEC, ceci étant, reconnait la place de cette technologie dans la décarbonation. Et estime l’impact est positif, en tout cas si le stockage est ‘’bien fait’’… A nouveau, un article récent de Jean Baptiste Fressoz montre de manière très informée que, spécifiquement sur cette technologie, les conclusions du GIEC pourraient être bien trop ‘’optimistes’’… Au final, me voilà face à une difficulté en tant que Ministre… je dois garder en tête que l’impact de cette technologie pour le climat (sa raison d’être !) demeure bardé d’incertitudes à un niveau plus élevé que d’autres leviers de décarbonation… Tout en coutant très cher et en augmentant mes consommations d’énergie…
Une technologie très chère
Le CCS CCU est cher… Très cher a priori… C’est principalement pour cette raison (et non pour la précédente !) que malgré les sommes d’argent public dépensées en recherches et en développement, depuis des dizaines d’années, la technologie ne se développe pas massivement sur la planète. Les couts sont divers et viennent du captage, du transport et du stockage.
En tant que ministre wallon, c’est surtout les frais liés à la construction d’un réseau de transport sur le territoire wallon qui me tracasse… Une étude commanditée par le régulateur wallon la CWAPE, estime ce montant… Mais il n’a pas été rendu public…
Or, le mantra du Gouvernement actuel est la chasse aux dépenses publiques. La Wallonie ne peut pas investir avec de l’argent public partout à la fois ! Il faut donc investir là où c’est le plus ‘’utile’’ pour la collectivité. (Mais bien sûr, on pourrait s’étriper 107 ans sur cette notion d’utilité… Je le concède volontiers) A priori, un investissement fait consensus : le renforcement du réseau électrique. C’est LA priorité pour la Wallonie si elle doit choisir dans quel réseau investir.
MAIS d’autres raisons plaident POUR construire ce réseau CO2 au plus vite…
Des secteurs industriels clés sans autres options de décarbonation
Certains secteurs industriels clés comme la chaux et le ciment (spécialité wallonne !) émettent des émissions de CO2 qui ne sont pas ‘’supprimables’’ autrement. Pourquoi ? Parce qu’elles ne sont pas liées à l’utilisation d’énergie fossile qu’il ‘’suffirait’’ de remplacer par des énergies renouvelables, mais qu’elles sont issues de la réaction chimique au cours de laquelle le ciment (ou la chaux) est produit.
Or le ciment et la chaux sont des matières cruciales pour notre vie quotidienne principalement pour la construction et la rénovation de nos logements. En d’autres mots, on aura toujours besoin de ciment dans un avenir visible ( même si on peut en avoir besoin de BEAUCOUP MOINS, nous y reviendrons)
La Wallonie est une région cimentière et chaufournière (productrice de chaux) importante. D’autant que certains producteurs semblent vraiment prêts à investir dans des ‘’capteurs’’ de CO2’’ (moyennant de très abondants subsides européens faut-il préciser). Mais selon ces entreprises, les investissements sont conditionnés à la construction du réseau de transport de CO2 qui, en outre devrait être payé par le public.
On le voit, il faut déjà admettre que la décision n’est pas simple pour la Ministre… Et pour tout vous dire je ne suis pas sûr de vouloir être Ministre… Mais continuons toute de même l’exercice… Les élections sont encore loin…
Eléments d’une décision pour la Wallonie
Pour moi, il faut construire un réseau de transport de CO2 en Wallonie. Et croyez-moi, dire cela ne fait pas consensus dans la communauté des ONGs… Mais pas dans n’importe quelles conditions.
Pas de CCS sans politique sur la demande !
Tout d’abord, et c’est une CONDITION nécessaire, il faut mettre en place un politique ambitieuse visant à diminuer notre dépendance au béton, au ciment et à la chaux (et aux matériaux intensifs en matière, en CO2 et polluant de manière générale).
Mais vraiment ! Nous devons VRAIMENT ralentir la construction de parkings, nouveaux bâtiments y compris des maisons, et privilégier VRAIMENT la réutilisation des bâtiments et infrastructures existantes… Pour rappel, la quantité de matériaux à mobiliser en t/m2 entre la construction neuve et la rénovation d’un bâtiment de logements, est de 40 à 80 fois plus importante selon sa typologie.
Canopea travaille beaucoup sur ce levier environnemental oublié et NECESSAIRE tant pour l’environnement que pour l’indépendance stratégique ou le budget. Aujourd’hui, beaucoup de décideurs l’admettent, mais passent leur vie à faire l’inverse, y compris notre Ministre de l’énergie… Et du logement ! Par exemple :
- Quand le Gouvernement fédéral diminue la TVA sur la démolition/reconstruction, il privilégie une manière de produire des bâtiments bien plus demanderesse en ciment et en béton que la rénovation… C’est l’inverse qu’il faut faire !
- Quand le Gouvernement wallon n’envisage pas (à ce stade) d’intégrer dans les nouveaux mécanismes de primes et de prêts préférentiels à la rénovation ceux visant à mieux utiliser le bâti existant (par exemple en divisant les maisons trop grandes pour faire plusieurs logements) .
Un réseau strictement limité aux secteurs sans autres options
Tout le monde en Wallonie semble s’accorder sur le fait que la capture et le transport de CO2 doivent être destinés aux secteurs qui n’ont pas d’autre option de décarbonation. C’est une bonne chose.
Mais, au moment d’investir dans le réseau avec de l’argent public, une autre logique très économique vient se superposer à ce principe qui fait consensus.
Comme toujours pour ce genre d’investissement d’infrastructure couteux, la logique des autorités est de connecter un maximum d’utilisateurs au réseau pour réduire les couts.
Cette logique ne tient pas la route avec le principe de LIMITER les entreprises qui peuvent utiliser cette technologie…
Il faut donc sortir d’une logique de rentabilité stricte pour le réseau de CO2… Même si cette logique diminue la rentabilité du réseau.
Comment payer ce réseau CO2 ?
Ce réseau sera un réseau régulé, comme le Gouvernement l’a déjà décidé en confiant la gestion de ce futur réseau à FLUXYS C. C’est, pour Canopea, une bonne manière d’avancer. L’essentiel maintenant est de déterminer la méthodologie tarifaire, c’est-à-dire comment les investissements dans le réseau seront payés…
Qui va payer ce réseau très cher ? C’est la question la plus difficile et pour laquelle, nous n’avons pas de solution clé sur porte. Une réflexion cependant. Au maximum, il faut internaliser ce cout sur le prix du ciment et de la chaux. Mais comment :
- Dans l’idéal, le niveau européen devrait clairement interdire les ciments qui ne sont pas produits avec du CCS… Le surcout lié au CCS serait ainsi réparti sur toute la chaine de valeur. Cela protègerait les cimentiers européens face à la concurrence internationale.
- Mais, vu qu’on a décidé de se mettre dans la peau de la ministre wallonne, on doit regarder ce qu’on peut faire depuis Namur. Nous encourageons la Ministre à évaluer comment internaliser le cout du réseau sur TOUTE la filière chaux et ciment (les centrales béton, les grossistes, et aussi les producteurs de ciment voire le secteur de la construction). Il faut investiguer cette option avec les fiscalistes et les juristes notamment pour l’inscrire dans un cadre compatible avec le cadre UE.
Au final, l’essentiel du réseau doit être payé par la filière et ne pas se retrouver sur les épaules des contribuables, ou sur la facture des autres acteurs économiques qui n’utiliseront pas l’infrastructure (comme le réclame d’ailleurs l’Union des classes moyennes).
Au final, rappelons que dans le cadre des discussions budgétaires, le réseau de CO2 n’est PAS la priorité pour la Wallonie. Ce sont les besoins d’investissements dans le réseau électrique (qui ne pourront pas être abordé totalement par les utilisateurs sous peine de faire exploser les prix de l’électricité) ou le soutien à la rénovation pour les ménages précarisés qui doivent être la priorité budgétaire en matière de climat. Sans oublier ces mesures climatiques GRATUITES qui visent à limiter la demande d’énergie.
Crédit image illustration : Adobe Stock
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