Une transition environnementale crédible implique de se passer le plus rapidement possible des combustibles fossiles. C’est le cas du gaz naturel, distribué aux ménages et aux entreprises via des réseaux de distribution. Ceux-ci constituent un objet d’étude particulièrement intéressant, car ils appartiennent aux communes et ont une durée de vie très longue. Or, il existe un désalignement significatif entre objectifs climatiques et régulation du futur de ces réseaux.
Cette racine a été co-écrite par Eva Joskin, Hugo Lismonde (stagiaire chez Canopea à l’automne 2025) et Arnaud Collignon.
Vers une diminution des besoins en chauffage
La rénovation du logement réduira nos besoins de chauffage, tandis que progressivement de plus en plus de ménages installeront notamment des pompes à chaleur (beaucoup plus efficaces qu’une chaudière fossile) ou se connecteront à des réseaux de chaleur.
Vu l’objectif d’une Belgique zéro carbone en 2050, cette diminution doit s’accélérer. Les besoins doivent être profondément réduits et les sources de chaleur décarbonées.
Peu de gaz vert disponible
Des gaz non fossiles produits à base soit de biomasse soit d’électricité verte seront disponibles, mais en quantité limitée.
En effet, la biomasse est une ressource finie. Le secteur lui-même estime le potentiel de biométhane à environ 15 TWh/an, soit environ 10% de la consommation de gaz en 2021. Quant aux dérivés d’hydrogène produit à partir d’électricité verte, ils impliquent de très grosses pertes de transformation (autour de 70-80% de perte pour produire du méthane à base d’électricité). Au final, environ 20 % du gaz actuellement consommé en Belgique pourront être remplacés par ces gaz non fossiles, soit~30TWh. Une diminution importante de l’utilisation du gaz est donc inéluctable.
Un gaz vert à réserver pour l’industrie
Puisque nos usages du gaz doivent être réduits, que serait l’usage le plus pertinent du gaz durable qui sera disponible ?
Ce gaz non fossile devra être affecté en priorité dans les secteurs où il n’y a pas d’alternatives (peu de possibilités d’électrification). C’est le cas de certains secteurs industriels, qui nécessitent des fours à haute température ou de la matière première pour produire des substances comme l’ammoniac. Actuellement, l’industrie consomme environ 44 TWh de gaz (2024) (soit la fourchette haute de ce sur quoi on peut compter comme approvisionnement durable…). Évidemment, certains de ces usages industriels seront à questionner, on pense à la production d’engrais, mais d’autres resteront nécessaires…
Dès lors, pour le chauffage et l’eau chaude sanitaire des ménages ou pour les PMEs, la disponibilité de gaz renouvelable sera faible, voire nulle à l’horizon 2050, puisque plusieurs solutions crédibles existent (pompe à chaleur, réseau d’énergie thermique, biomasse solide).
Ces consommateurs s’approvisionnent sur un réseau spécifique, distinct du réseau des grandes entreprises, appelé réseau de distribution, géré principalement par RESA ou ORES. La longueur de ce réseau dépasse 14.500 km en Wallonie1 (soit plus que la distance entre Bruxelles et Honolulu !).
Même si nous décidions d’importer du biométhane ou des dérivés d’hydrogène, ce qui n’est pas sans poser de questions éthiques et de difficultés techniques, une chose est tout à fait certaine : en 2050 beaucoup moins de gaz sera acheminé sur le réseau de distribution. Ce qui a des implications pratiques à régler dès maintenant.
Contexte légal
La législation européenne a beaucoup évolué à ce niveau sur les dernières années, notamment après le déclenchement de la guerre en Ukraine. En particulier, les gestionnaires de réseaux de distribution doivent rédiger des plans de déclassement des réseaux, dont un premier jet est attendu en 2027 (Art. 27 du « package gaz »). Bien sûr, le régulateur public doit approuver ces plans, dont le but est de planifier la transition progressive hors gaz fossile en planifiant la fermeture ou la reconversion des infrastructures gazières, d’éviter les effets de verrouillage et de garantir la cohérence avec les objectifs climatiques.
La directive (UE) 2023/1791 relative à l’efficacité énergétique (EED) prévoit également que chaque commune de plus de 45.000 habitants doit disposer pour octobre 2025 d’un plan local en matière de chaud et de froid, comprenant notamment une cartographie du potentiel d’accroissement de l’efficacité énergétique, y compris par la préparation au chauffage urbain à basse température (Art.25). Le Plan wallon de rénovation prévoit d’inclure dix communes de plus que les neuf dépassant 45.000 habitants.
Enfin, la directive (UE) 2023/2413 relative à l’énergie produite à partir de sources renouvelables fixe l’objectif indicatif d’au moins 49 % d’énergie produite à partir de sources renouvelables dans le secteur du bâtiment dans la consommation finale d’énergie de l’Union en 2030. La Wallonie est bien loin du compte actuellement, il va falloir sérieusement accélérer.
Au niveau wallon, les articles 110 et 111 de l’AGW énergie thermique imposent aux pouvoirs publics et aux porteurs de projet des études d’opportunité relatives à un réseau d’énergie thermique sous certaines conditions2. Mais ces articles ne sont pas vraiment appliqués actuellement.
Un secteur économique qui va devoir se transformer
Pour tous les acteurs qui aujourd’hui gagnent leur vie avec ce réseau bientôt (partiellement ?) vidé de son utilité, la tentation peut être grande de s’enfouir la tête dans le sable. Il s’agit des fournisseurs de gaz, mais aussi des gestionnaires du réseau (ORES et RESA principalement en Wallonie). Ces derniers sont particulièrement intéressants, car il s’agit d’entreprises régulées détenues à 100% par les communes wallonnes, c’est-à-dire… par nous-mêmes !
Les implications économiques de ce phasing out du réseau de gaz (ou déclassement du réseau) sont abyssales et requièrent en tout cas une préparation le plus en amont possible pour permettre un atterrissage en douceur pour les actionnaires, pour les travailleurs et pour les consommateurs. Notamment :
- L’actif détenu par ces gestionnaires de réseau (GRD) – et donc par les communes – n’ayant progressivement plus d’utilité, sa valeur économique va décroitre. Aujourd’hui, on amortit ces réseaux sur 50 ans, soit bien au-delà de 2050. Notons que ces durées d’amortissement sont aussi utilisées par le régulateur (la CWaPE) pour calculer les tarifs de distribution, nous enfermant ainsi dans des actifs qu’il faut continuer à payer pendant des années. Par exemple, on estime qu’en Flandre, sans stratégie dédiée à l’amortissement précoce des réseaux, il faudra encore amortir 2,2 milliards d’euros de réseaux gaziers inutilisables en 2050 (cette estimation tient compte de l’abandon complet du gaz en 2050)3.
- L’entretien du réseau est payé par les utilisateurs dont le nombre va nécessairement décroitre. Ce sont les utilisateurs résiduels, ceux n’ayant pas les moyens de s’équiper et de rénover, ou qui ne sont pas maitres de ces décisions, comme les locataires, qui vont devoir assumer seuls l’entretien. Il faut donc ré-évaluer le financement du réseau par les seuls utilisateurs pour qu’il soit géré jusqu’au bout par tous ceux qui en ont profité. C’est un enjeu de justice sociale.
- Jusqu’à quel point faut-il entretenir un réseau et pour quel usage ? Faut-il continuer à entretenir un réseau de gaz dont l’avenir est plus qu’incertain ? Car une fois rénové, le réseau peut repartir pour minimum 80 ans.
- Une transition juste implique également de former les travailleurs “du gaz” (que ce soit au sein des GRD ou dans toutes les entreprises du secteur gaz) pour les convertir, par exemple, aux métiers de l’électricité.
- Point intéressant : notons que les GRD continuent à investir dans l’extension du réseau gazier, même si une partie de ces investissements est réalisée pour permettre l’accueil sur le réseau des unités de biométhanisation. D’après les plans d’investissement réalisés par la Commission wallonne pour l’Energie (CWaPE), 135 km de réseau de distribution ont été posés en 2025. En 2026, près de 114 km devraient encore l’être (53 km de remplacement et 61 km de nouvelle pose). Suivant les prévisions pour 2026, environ 5 500 nouveaux branchements pourraient être réalisés, et environ 3 900 autres seront renouvelés. Les budgets engagés restent conséquents : en moyenne 104,3 millions €/an sur la période 2025-2029, soit 3,5 fois plus que le dernier appel à projets public (2023) soutenant la création de 12 réseaux de chaleur wallons.

Pose de conduites en Wallonie mesurée et prévue (moyenne glissante 3 années)4.

Évolution des investissements dans les réseaux de distribution de gaz en Wallonie5
- Continuer à investir dans ces réseaux en comptant sur des gaz durables implique un risque non négligeable de lock-in si l’approvisionnement de ces gaz est plus réduit que prévu. Il ne nous restera alors pas d’autre option que de prolonger notre dépendance au gaz fossile et aux pays qui nous le fournissent (soit de moins en moins la Russie, et de plus en plus les États-Unis).
Interrogeons-nous sur la pertinence de tels investissements sur un réseau dont le déclin est inévitable ! Amortir les réseaux actuels constitue un poids sur le dos de la société, est-il sage de continuer à l’alourdir ?
Un shift du gaz vers l’électricité et vers une chaleur décarbonée
La bonne nouvelle pour les GRD est qu’alors que leur activité gaz va progressivement diminuer et que leur réseau gaz va se déprécier, leur activité électricité devrait, elle, se développer. C’est un défi gigantesque, mais aussi une réelle opportunité économique : il faudra investir dans le réseau électrique, mais aussi développer des services pour mieux consommer l’électricité (accompagner des communautés d’énergie, améliorer la gestion, etc.).
Parallèlement à ce réseau électrique, une autre opportunité existe : les réseaux d’énergie thermique. Ces systèmes sont de remarquables outils de décarbonation de la chaleur. Ils sont largement éprouvés depuis des années chez de nombreux voisins européens (Pays-Bas, Danemark, France, etc.), ainsi qu’en Belgique (dans une moindre mesure). C’est également une superbe opportunité d’augmenter la résilience énergétique wallonne en privilégiant des systèmes basés, en grande partie, sur un approvisionnement local et durable. Ainsi, les ménages et bâtiments alimentés seraient moins affectés par les crises géopolitiques mondiales.
Aujourd’hui, certaines villes pionnières en Wallonie ont décidé de prendre les devants et d’équiper leurs municipalités de nouveaux réseaux de chaleur. L’initiation et le développement de ces projets se font généralement de manière assez indépendante des GRD. Il arrive même que le réseau d’énergie thermique coexiste avec le réseau de distribution de gaz, ce qui entraîne une compétition entre les deux. En réalité, aucun cadre réglementaire n’existe actuellement pour permettre un déclassement du réseau de distribution de gaz pour privilégier un réseau d’énergie thermique.
À terme, cette situation, si aucune planification claire n’intervient, pourrait devenir de plus en plus complexe à gérer. Les GRD, à mesure que des réseaux de chaleur fleurissent dans les villes, vont perdre des clients. De plus, ils concentrent la majorité de leur clientèle en milieu urbain dense, précisément là où les réseaux de chaleur présentent le plus fort potentiel.
On continue en business-as-usual ?
Deux options s’offrent à nous :
- Soit continuer une régulation inchangée, avec une longue durée des actifs et des déconnexions massives inexorables dans les prochaines décennies. Une spirale mortelle pour le réseau se met en place, avec des coûts de réseau toujours plus élevés, encourageant encore plus de déconnexions.
- Soit on anticipe le déclin de la consommation, on fournit un cadre permettant la mise hors service progressive du réseau de gaz dans les zones où c’est la seule option viable.
Quelques recommandations
Pour partir sur la deuxième option, quelques recommandations à destination de nos pouvoirs publics :
- Se doter d’un plan de décommissionnement du réseau de distribution de gaz est plus qu’urgent, et ce plan doit être pensé de manière intégrée avec les plans de chaleur et de froid des communes, ainsi qu’avec le Plan wallon de rénovation. Plus ce décommissionnement sera planifié tôt, moins les coûts finaux seront brutaux et difficiles à absorber. Or, ces plans sont pour le moment sur pause en attendant la nouvelle stratégie intervectorielle régionale (dont les plans devront être la « traduction locale »).
- La dépréciation anticipée des réseaux doit être enfin discutée et légiférée (sur base des plans de décommissionnement). Des exemples existent à l’étranger (notamment Danemark et Pays-Bas), ainsi qu’en Belgique, puisque la valeur du réseau de transport de Fluxys sera amortie complètement pour 2050 (la valeur résiduelle des actifs sera nulle). Pour cela, des pourcentages d’amortissement ciblés ont été introduits.
- Sur base des plans de chaleur et de froid, la Wallonie doit soutenir et encourager les projets de réseaux de chaleur là où c’est possible, tout en prévoyant dans ces zones le décommissionnement du réseau de gaz préexistant. Sinon, l’attentisme nous coûtera cher, en euros comme en gaz à effet de serre.
- Rendre possible et imposer les études d’opportunité décrites dans les Articles 110 et 111 de l’AGW énergie thermique.
- Légiférer l’interdiction de nouvelles connexions au réseau, sachant que les GRD ont aujourd’hui l’obligation légale de connecter de nouveaux clients, et que cette connexion est gratuite pour la plupart des clients résidentiels. La déconnexion peut par contre coûter jusqu’à 985€ si le client demande une coupure du branchement avec terrassement (néanmoins, le client peut uniquement faire fermer le compteur, soit 128€)6.
- Tenir compte de potentiels réalistes de gaz durables dans le processus de planification. Une étude publique doit être réalisée afin de ré-évaluer les potentiels, ainsi que les types d’usage prioritaires et les manières les plus adéquates de soutenir la réalisation de ces potentiels. En ce qui concerne le biométhane, le secteur agricole doit être inclus dans la planification, et un monitoring et un accompagnement technique et administratif des installations doit être créé. Le monitoring est important pour éviter les fuites de CO2.
Une chose est certaine : les GRD (ou le GRD unique selon la volonté du gouvernement wallon) doivent profondément se transformer, que ce soit dans leur structure, dans leur comptabilité et dans les métiers qu’ils exercent. Les actionnaires communaux devraient réclamer la mise en œuvre rapide de ce chantier gigantesque. Ce sera ça ou… une transition « à la wallonne », sans préparation et dans le sang…
Le Ministère wallon de l’Énergie prépare sa nouvelle stratégie intervectorielle, annoncée comme un levier pour une transition énergétique plus efficace et pragmatique. Espérons que la question des réseaux de gaz ne soit pas mise sous le tapis en prétendant qu’une grande partie du gaz naturel puisse être remplacé par du gaz durable. L’immobilisme politique, voilà le vrai risque pour nos réseaux.
Crédit image illustration : Adobe Stock
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- Claeys B., Bei der Wieden M. et. all (2024). CONNECTING REALITY WITH CLIMATE GOALS: CASE STUDIES OF GAS DISTRIBUTION SYSTEM PLANNING AND REGULATION. ↩︎
- Arrêté du Gouvernement wallon portant exécution du décret du 15 octobre 2020 relatif à l’organisation du marché de l’énergie thermique et aux réseaux d’énergie thermique (7 juillet 2022). ↩︎
- Claeys B., Bei der Wieden M. et. all (2024). CONNECTING REALITY WITH CLIMATE GOALS: CASE STUDIES OF GAS DISTRIBUTION SYSTEM PLANNING AND REGULATION. ↩︎
- CWAPE (07/25), AVIS. PLANS D’INVESTISSEMENT 2026-2030 DES GESTIONNAIRES DE RESEAUX DE DISTRIBUTION DE GAZ NATURE. ↩︎
- Idem ↩︎
- CWaPE (2026), Tarifs non-périodiques harmonisés et uniformisés en Région wallonne – Gaz ↩︎
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