Un combat de toujours des associations environnementales est d’interdire le nourrissage des animaux sauvages classés grands gibiers tels que le sanglier et le cerf. Mais pourquoi certains chasseurs persistent-ils à nourrir ces animaux (et pourquoi les associations environnementales sont-elles contre) ?
En Wallonie les populations de sangliers et de cerfs sont en pleine explosion, ce qui provoque des complications tant en forêt qu’en zone agricole.
Sur le portail biodiversité de la Région wallonne, nous pouvons lire : « Depuis les années 1980, la population de sangliers a fortement augmenté à travers l’Europe. Une étude menée dans 18 pays entre 1982 et 2012 montre que, malgré une pression de chasse relativement stable – voire en baisse dans certains pays – les sangliers sont de plus en plus nombreux. La chasse de loisir, principale cause de mortalité pour cette espèce, ne suffit plus à freiner leur progression. Plusieurs facteurs expliquent cette croissance : hivers plus doux, reforestation, agriculture intensive, nourrissage et capacité des sangliers à s’adapter à la pression de chasse. »
Les dégâts en zones agricoles augmentent constamment pour dépasser le million d’euros en 2024 en Wallonie. Ces dégâts sont à la charge des chasseurs, qui doivent donc théoriquement rembourser les agriculteurs. D’après l’administration, la diminution constatée lors des années 2014 à 2018 s’explique par des années au climat clément et aux rendements agricoles exceptionnels. La profusion de nourriture, aussi bien en forêt (glands, faînes) que dans le milieu agricole (rongeurs, limaces, vers de terre, etc.), a vu une nette diminution des dégâts malgré une augmentation de la densité de sangliers.
Nous n’avons pas de chiffres équivalents pour la forêt, car les dégâts ne sont pris en charge par personne, sinon par le propriétaire qui perd beaucoup d’argent en protégeant ses plantations contre le gibier ou en valeur à la revente de ses bois abimés.
D’un point de vue environnemental, nous devons déplorer une perte importante de régénération naturelle de nos forêts dont la survie est ainsi menacée.
Pourquoi observe-t-on une telle augmentation des populations de sangliers ?
Si les dérèglements climatiques impliquent des fructifications forestières plus abondantes et plus régulières apportant de la nourriture supplémentaire aux animaux, cela permet aux jeunes laies de se reproduire plus tôt et plus souvent et de diminuer la mortalité hivernale des jeunes. Mortalité hivernale qui diminue également grâce aux hivers doux de ces dernières années.
Mais alors, quel est l’intérêt d’encore nourrir ces animaux ?
L’argument des chasseurs est d’éviter les dégâts aux cultures et prairies en nourrissant en forêt, ce qui garantirait que les animaux y restent… et la détruise. Les chasseurs nourrissent les sangliers pour éviter les dégâts, car il y en a trop, ce qui augmente en même temps les populations… et donc les dégâts.
Selon un avis datant de 2012 du Conseil supérieur wallon de la conservation de la Nature concernant la démographie du sanglier[1][2] : « en accroissant sensiblement la disponibilité alimentaire, la pratique du nourrissage dissuasif durant l’hiver ne fait que contrecarrer le processus de sélection naturelle et renforcer le phénomène d’explosion démographique des populations. Son impact sur la démographie a été largement démontré avec augmentation du taux de survie, augmentation de la masse corporelle et augmentation du taux de reproduction (atteinte plus précoce de la masse seuil pour se reproduire et augmentation de la taille des portées) ».
De plus, la littérature scientifique en la matière le prouve, le nourrissage dissuasif des sangliers s’avère totalement inefficace pour assurer la protection des cultures de maïs et n’a pas d’efficacité vérifiée vis-à-vis des prairies[3][4][5][6] (selon certains auteurs, le nourrissage artificiel pourrait même engendrer des dégâts aux prairies[7]).
Il est également demandé aux chasseurs de fournir un effort supplémentaire pour diminuer les populations de sangliers en respectant des quotas minimums de tirs. Les sangliers restent là où ils sont nourris et les abus de nourrissage des grandes chasses rendent la tâche compliquée aux plus petites chasses, souvent de meilleure volonté, qui préfèrent ne pas nourrir. Elles sont par ailleurs souvent plus impliquées localement.
Arrêté non conforme ?
Comme encore indiqué actuellement sur le site de l’administration[8], « c’est l’arrêté du Gouvernement wallon du 18 octobre 2012 qui dicte aujourd’hui les conditions auxquelles sont soumis le nourrissage dissuasif[9] du sanglier et le nourrissage supplétif[10] du grand gibier. Ces conditions concernent la nature des aliments qu’il est permis de distribuer, la localisation et le nombre des points de nourrissage autorisés, le mode de distribution des aliments et les formalités administratives à remplir par le chasseur pour pouvoir nourrir. Toute installation d’un point de nourrissage est soumise à un avertissement préalable du Département de la Nature et des Forêts (DNF) ».
Dans les faits, il n’y a aucune poursuite judiciaire pour non-respect de cet arrêté qui ne serait, selon certains, pas tout à fait légal. Le Conseil supérieur de la chasse, appelé aujourd’hui la section chasse du pôle Ruralité, n’était en 2012 pas en mesure de donner un avis conforme comme l’exige la Loi.
Les PV dressés par les agents du DNF pour non-respect de cet arrêté, ne sont donc pas suivis d’effet, ni juridiquement, ni administrativement. On peut dire qu’actuellement, presque tout est permis en termes de nourrissage. Le collectif Stop aux Dérives de la Chasse reçoit de nombreux témoignages le prouvant.
Avis des chasseurs… uniquement de certains chasseurs
Viens alors la question de pourquoi rien ne change ? Quand on discute avec les gestionnaires et propriétaires forestiers, les agriculteurs et la plupart des chasseurs, tout le monde est d’accord pour dire qu’il faut drastiquement limiter le nourrissage. Pourtant, toutes les initiatives ayant essayé de le réglementer ont échoué.
Toutes les décisions touchant à la chasse doivent passer pour avis devant la section chasse du pôle Ruralité. Cette section est composée quasi exclusivement de membres et administrateurs du Royal Saint-Hubert Club de Belgique, le principal syndicat de chasseurs qui joue pleinement son rôle de lobby au détriment de la majorité des chasseurs et surtout de notre nature.
Bien que ces avis ne soient que consultatifs, ils sont toujours suivis par les Ministres en charge de la thématique. Cette section chasse joue donc un rôle important dans le statu quo observé depuis de nombreuses années.
Mais heureusement, d’autres outils existent…
PEFC ou nourrir, il faut choisir
Entre 2021 et 2024, le label de certification forestière PEFC, qui garantit une « gestion durable », revoyait ses standards pour les sept prochaines années. Lors de ces discussions, les associations environnementales ont fortement insisté pour intégrer une obligation de réduction du nourrissage du sanglier. Les discussions furent difficiles et marquent encore les esprits aujourd’hui. Le résultat est que, pour conserver sa certification forestière, un propriétaire doit interdire le nourrissage du 1er novembre au 28 février aux chasseurs lors de la prochaine révision du bail de chasse en cours.
Selon le PEFC Belgium, « cette mesure a été prise en se basant sur un recueil d’études scientifiques de l’Université de Gembloux. Elle a pour mission d’enrayer la dynamique explosive de la population de sangliers en favorisant la mortalité naturelle en période où les cultures ne sont pas sensibles. »
Concernant les forêts publiques, qui représentent plus de 90 % des surfaces certifiées wallonnes, cette exigence d’interdiction du nourrissage en hiver est la seule notion plus ambitieuse que la Loi. Un label doit être une plus-value et non certifier un minimum légal que tout le monde est obligé de respecter.
C’est pourquoi Natagora et Canopea ont décidé de se retirer de ce label et n’en sont donc plus membres.
Certaines communes ont déjà fait savoir qu’elles préféraient plier face au lobby de la chasse plutôt que d’interdire cette pratique qui va à l’encontre de l’avenir de nos forêts, comme les communes de Nassogne citée dans cet article et de Rochefort ici.
Un communiqué de presse a été rédigé sur ce sujet par le collectif Stop aux Dérives de la Chasse[11].
Stoumont interdit le nourrissage, la Commune est soutenue par les associations environnementales et… le Conseil d’État
Fin 2022, la Commune de Stoumont adoptait un règlement pour interdire le nourrissage artificiel du grand gibier sur tout son territoire – public comme privé – suite à la suspension de la certification forestière durable PEFC en 2021 à cause de la surdensité de gibier. Le Royal Saint Hubert Club et NTF, le syndicat des propriétaires privés, vont alors en recours devant le Conseil d’État.
Le 25 avril 2026, le Conseil d’État rejette le recours des chasseurs[12], confirme que les Communes sont bien compétentes pour interdire le nourrissage et confirme que le nourrissage artificiel entraine une augmentation des populations de sangliers.
Par ailleurs, depuis 2022, aucun dégât supplémentaire aux zones agricoles n’est observé sur la commune de Stoumont, le nourrissage dit « dissuasif » ne l’est donc pas vraiment.
Les chasseurs qui, par leurs recours répétés, ont longtemps bloqué toute avancée régionale viennent d’être rappelés à l’ordre par la plus haute juridiction administrative du pays : l’intérêt général passe avant les intérêts particuliers.
Le collectif Stop aux Dérives de la Chasse, soutenu par Canopea, invite donc toutes les communes concernées à prendre leur responsabilité. Le cadre légal existe. La jurisprudence est établie.
Crédit photographique : Adobe Stock
[1] BAILLY M. & PREVOT C., 2006. Changement de régime pour le sanglier en forêt domaniale : quelles conséquences ? – Forêt wallonne n°80 – p 42-50.
[2] ERASMY J.-J., WOLTER F. – SCHLEY L., 2008 – La réforme de la législation sur la chasse au Grand-Duché de Luxembourg, avec focalisation sur le nourrissage du gibier – Forêt wallonne n°94 – p 43-55.
[3] PREVOT C. & LICOPPE A., 2008 – Réflexion quant à la pertinence et aux modalités du nourrissage des ongulés sauvages – Forêt wallonne n°94 – p 24-34.
[4] SPW-DGARNE, 2010. Dégâts occasionnés par les ongulés sauvages – Fiche Faune, Flore et Habitats n°9 in Tableau de bord de l’environnement wallon 2010 – p 132. https://etat.environnement.wallonie.be/files/Publications/TBE2010_complet.pdf
[5] CELLINA, S. (2008). Effects of supplemental feeding on the body condition and reproductive state of wild boar Sus scrofa in Luxembourg – Sussex (England)): University of Sussex – pp. 82.
[6] CELLINA, S. , 2008. Le nourrissage du sanglier permet-il de réduire les dégâts agricoles ? – Forêt wallonne n°92 – p 26-31.
[7] HARTFIEL in SCHLEY L., DUFRÊNE M., KRIER A., FRANTZ A.C., 2008. Patterns of crop damage by wild boar (Sus scrofa) in Luxembourg over a 10-year period. Eur. J. Wildl. Res. 54 – p 589-599.
[8] https://environnement.wallonie.be/home/gestion-environnementale/gestion-de-la-chasse/nourrissage-du-grand-gibier.html
[9] Nourrissage dissuasif : nourrissage en forêt pour tenir éloignés les sangliers des cultures.
[10] Nourrissage supplétif : appoint alimentaire en période hivernale en vue du maintien de la santé des animaux
[11] https://www.canopea.be/certification-forestiere-pefc-sacrifiee-quand-la-chasse-business-dicte-sa-loi-aux-communes-wallonnes/
[12] https://www.canopea.be/nourrissage-du-sanglier-cest-officiel-les-communes-ont-le-pouvoir-dagir/
Aidez-nous à protéger l’environnement,
faites un don !
Faites un don

