Sobriété alimentaire, conscience et plaisir

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Imaginez. Imaginez un morceau de chocolat ou un met que vous appréciez particulièrement. Vous le voyez, sa forme, sa couleur ; vous sentez son parfum délicat. Imaginez-le fondre sur votre langue, vos papilles en éveil, une explosion de plaisir gustatif… Saviez-vous que faire cette petite expérience de pensée est un premier pas vers la sobriété alimentaire ?

On est foutu, on mange trop

Retour à la (dure) réalité. Comme pour tous les autres biens de consommation, nous avons tendance à produire et à consommer trop… de nourriture solide et liquide. Nous ingérons en moyenne trop de calories dans nos pays développés. Et la consommation de calories est directement corrélée aux émissions de gaz à effet de serre1. Lorsque les quantités de calories ingérées diminuent, pour se rapprocher des besoins nutritionnels, les émissions de gaz à effet de serre associées diminuent de 2,4 % à 10,7 %2.

Quelques facteurs en cause

Pourquoi mangeons-nous trop ? Des facteurs extérieurs sont bien sûr en cause. La publicité, le marketing, tous ces moyens omniprésents sont utilisés pour nous faire saliver, nous donner envie de manger des choses bonnes et moins bonnes pour la santé et pour notre planète. Qu’en est-il des arguments marketing de santé ou pro-environnement pour nous aider à manger mieux ? D’abord, ils ne sont parfois qu’allégations : un tel biscuit certes plus léger en graisses pourra être plus riche en sucres par exemple. Ensuite, il y a des effets rebonds. Nous avons en effet tendance à consommer davantage de produits que l’on estime plus sains,  allégés en matière grasses ou en sucres.  

Au cours du 20ème siècle, les portions alimentaires n’ont fait qu’augmenter séduisant le consommateur avec un rapport qualité/prix toujours plus attractif. Petit exemple. Durant les 60 premières années d’existence de la marque Coca-Cola, la seule et unique taille de boisson était 19 cl. Aujourd’hui, la taille enfant de cette boisson dans un fast-food est de 25cl. Aux Etats-Unis, la taille d’un coca moyen est de 62 cl, plus élevée qu’un grand coca en Belgique. En plus de générer du gaspillage alimentaire, la taille de l’assiette influence la quantité de ce que nous mangeons. Vous voulez manger moins ? Prenez une petite assiette !

La variété des produits a elle aussi augmenté, une variété disponible presque partout presque tout le temps chez les distributeurs, au restaurant, dans les médias. Même si la variété a contribué à améliorer notre santé et notre plaisir, de nombreux chercheurs s’accordent à dire que l’augmentation de l’offre de nourriture est une des explications de la montée de l’obésité. Elle a aussi un impact sur l’environnement. En érigeant la variété alimentaire en norme sociale, le mangeur aime pouvoir disposer de ce qu’il aime partout tout le temps, faisant fi des saisons, du terroir, oubliant qu’une tomate sans soleil est forcément une tomate gorgée de gaz à effet de serre. 

Notre cerveau, complice…

A côté de facteurs externes, il semble que notre cerveau de chasseur cueilleur soit programmé pour accumuler, en particulier de la nourriture, et ce dans le but de survivre et de transmettre nos gènes. C’est en tout cas la thèse de Sébastien Bohler présentée dans son livre « Le bug humain3 » que nous avions résumé dans cette nIEWs. L’auteur montre comment nous sommes encore gouvernés par notre cerveau primitif, le striatum, qui depuis des millions d’années contrôle le système de récompense du cerveau en larguant de la dopamine, l’hormone du plaisir, lorsqu’une activité lui convient. Ce cerveau nous rend donc dépendant à l’instantanéité en particulier lorsqu’il s’agit de manger, puisqu’il s’agit d’un des renforceurs primaires épinglés par les neurobiologistes pour libérer de la dopamine4. Que faire alors ? Selon Sébastien Bohler, il est urgent de développer la conscience plutôt que l’intelligence pour réduire notre impact sur l’environnement.

… Mais aussi un allié pour changer

On a longtemps pensé que le plaisir alimentaire est lié essentiellement à la quantité. Le plaisir est en réalité multiple. Il peut être activé anticipativement. Imaginez votre boisson favorite alors qu’il fait chaud et que vous avez soif… «  En effet, les mêmes aires du cerveau s’activent, que vous le buviez réellement, que vous imaginiez le faire ou que vous observiez quelqu’un d’autre le faire. À la simple évocation d’une action, nous ressentons du plaisir et de la satisfaction. S’imaginer nous fait ressentir et ressentir nous fait croire » explique Pierre Chandon5.Selon cet auteur, la recherche montre qu’anticiper le plaisir sensoriel alimentaire permet de réduire les quantités consommées. Prendre le temps de manger en conscience favorise également le plaisir ressenti et donc réduit les quantités consommées.

Alcooliques anonymes, une démarche inspirante pour la sobriété ?

Et si l’organisation Alcooliques anonymes (AA) avait quelque chose à nous apprendre sur notre rapport à la nourriture, à sa production, à sa transformation, à sa consommation ? Ou plus largement, comme le suggère le philosophe Matthieu Peltier dans une chronique récente « quelque chose à nous apprendre à propos de l’énorme défi climatique et environnemental qui est devant nous6? ». Cette méthode en 12 étapes née aux Etats-Unis dans les années 30, a montré son efficacité pour réduire toute forme de dépendance par rapport à l’alcool mais aussi par rapport à d’autres formes de dépendance : cigarettes, drogues, troubles alimentaires, dépendances affectives, etc. « Dans quelle mesure ne sommes-nous pas, tout comme le sont les alcooliques, prisonniers d’un mode de vie que nous ne parvenons tout simplement plus à enrayer par la seule force de notre volonté et de nos bonnes intentions, fussent-elles louables et sincères ? » interroge le philosophe ?

Sans en avoir une connaissance approfondie, la démarche me semble inspirante pour au moins trois raisons :

  1. Elle s’appuie sur la prise de conscience de l’impact que la dépendance – quelle qu’elle soit – a dans notre vie, sur la société. Il y a là une forme d’acceptation et de lâcher prise. Elle ne se base donc pas sur la culpabilité ou sur l’idée qu’il suffit de se contrôler pour changer mais sur l’humilité. Elle a conscience que tout changement est difficile (voir notre nIEWs sur le sujet) et implique une forme d’angoisse qu’il est important d’accepter pour aller au-delà.  
  2. L’idée n’est pas de lutter contre soi-même mais de s’en remettre à un « pouvoir » plus grand. Il y a là l’introduction d’une dimension spirituelle qui fait cruellement défaut dans nos sociétés.
  3. La personne (ou le groupe, la société ) s’appuie sur le collectif pour l’aider à traverser ces changements. Aujourd’hui, nous avons trop tendance à penser que le changement de comportement individuel suffira. C’est un leurre. Qui plus est, le dialogue, le débat autour de ces questions de sobriété nous semblent  indispensables pour assurer une transformation démocratique, acceptée et acceptable.

A discuter, notamment avec ceux qui se crispent en évoquant l’idée de sobriété (alimentaire, énergétique, en ressources, …) selon eux trop intimement liée (au plaisir de ? ) à l’alcool dans l’inconscient collectif… La recherche montre pourtant que sobriété peut rimer avec plaisir !


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  1. Voir par exemple à ce sujet, C. Esnouf et al. Rapport duAlIne, Durabilité de l’alimentation face à de nouveaux enjeux.   Chapitre 3 : Impact carbone et qualité nutritionnel des régimes alimentaires en France, p.50, 2011
  2. Réseau Action Climat, Pourquoi et comment changer notre alimentation ?, 2019
  3. Sébastien Bohler, Le bug humain, Pourquoi notre cerveau nous pousse à détruire la planète et comment l’en empêcher ?,  Ed, R. Laffont, 2019
  4. Pour libérer de la dopamine, le striatum recherche en priorité 5 types de stimuli que les neurobiologistes appellent les 5 renforceurs primaires :manger ; avoir des relations sexuelles ; avoir du pouvoir et un statut social ; fournir le moindre effort ; acquérir des informations pour permettre de satisfaire les quatre renforceurs précédents
  5. Pierre Chadon, Roland Jouvent, Plaisirs sensoriels et pleine conscience, les alliés d’une alimentation plus saine, So What ? Chaire Unesco, Alimentation du monde, novembre 2017
  6. Mathieu Peltier, La philosophie des alcooliques anonymes peut-elle inspirer la prochaine révolution écologique ?, RTBF La première, 16 mai 2022