Et si les médecins vous prescrivaient… de la nature ?!

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Cet article est une collaboration de Nolwenn Lechien, responsable de projets en promotion de la santé et santé durable et Pauline Dessart, experte santé-environnement chez Canopea.

Imaginez : vous avez rendez-vous avec votre médecin généraliste. Vous venez le voir pour plusieurs raisons : vous dormez mal, votre dernière prise de sang n’était pas vraiment bonne et vous avez un problème de genou. Vous vous attendez à recevoir une prescription médicamenteuse, devoir aller à la pharmacie et rentrer chez vous vous installer devant la télévision. Mais cette fois-ci, votre prescription est différente. Il vous a prescrit… de la nature !

Imaginez : vous êtes un professionnel de santé. Vous débutez votre journée à 8h, voyez vos premiers patients, et vous vous rendez compte que Mr Dupont vient vous voir la troisième fois cette semaine pour le même problème de santé. Vous vous apprêtez à lui faire une prescription médicamenteuse, puis vous réfléchissez. Cette fois, votre prescription est différente. Vous lui prescrivez… de la nature !

Le concept de santé publique de « prescription de nature » se développe dans de nombreux pays. Nous nous proposons de vous guider à travers les fondements de ce concept et d’aller à la rencontre de plusieurs projets inspirants.

Une prescription de nature, qu’est-ce que c’est ?

De plus en plus d’études scientifiques reconnues soutiennent que passer du temps dans la nature permet d’améliorer la santé des humains. Un contact régulier avec la nature serait essentiel à la santé physique et mentale. Des études montrent un effet positif sur notre microbiote intestinal et cutané, renforçant notre système immunitaire, sur le fonctionnement de l’organisme ainsi que sur la gestion de l’anxiété (lire notre analyse sur Les espaces verts, essentiels mais menacés !).

Malheureusement, les phénomènes d’urbanisation et d’industrialisation croissants nous ont peu à peu totalement déconnectés de la nature, ce qui a un effet direct sur notre santé.

Le concept peu connu de “prescription de nature” émerge un peu partout dans le monde pour tenter de faire face à ces constats. Il propose une reconnexion à la nature par le biais des professionnels de santé.

Plus concrètement, prescrire de la nature, c’est l’action d’un professionnel de santé de prescrire à un patient de passer du temps dans la nature. Marcher, s’asseoir dans un parc, s’occuper d’une plante, faire du maraîchage, sont toutes des activités à faire en nature qui font du bien à notre santé. Grace à leur proximité et connaissance, les professionnels de la santé jouissent d’une position et confiance particulière auprès des citoyens, leur permettant de jouer ce rôle de sensibilisation aux bienfaits de la nature.

Il existe depuis longtemps des prescriptions non médicamenteuses, telles que des prescriptions sociales, d’art ou de culture (ex : l’Art sur Ordonnance). Ces dernières n’ont pas pour objectif de remplacer les traitements traditionnels, mais d’agir en parallèle. Les études scientifiques fournissent aujourd’hui assez de recul et de preuves sur l’importance de la proximité avec la nature pour la santé des humains. De ce fait, si un·e médecin, un·e kiné ou encore un·e infirmier(e) vous prescrit de la nature, vous pouvez considérer cela comme une recommandation sérieuse qui vous permettra d’améliorer votre santé.

Les prescriptions de nature ont un double objectif : améliorer la santé des populations, et améliorer la santé de la planète grâce à une prise de conscience écologique. En effet, un rapprochement consciencieux à la nature induit très souvent des comportements écologiques chez les humains.

« Une dose quotidienne de nature – que ce soit une longue promenade en forêt ou une promenade détendue dans un parc voisin – c’est un moyen simple et puissant d’améliorer notre bien-être général. ».

Dra. Tania Noël · Doctorante en psychologie sociale et environnementale, ULiège, PsyNCog

La nature comme allié santé

Il est clair qu’il existe un lien indéniable entre la santé des humains et leur environnement. L’Organisation Mondiale de la Santé (OMS) écrivait dans un rapport de 2021 que “l’humain est fondamentalement dépendant de la nature”. Cette dépendance, on peut l’expliquer de manière assez simple par notre besoin vital en oxygène, en nourriture et en eau. Mais en plus du caractère vital, plus primaire, de la nature, cette dernière présente bien d’autres aspects secondaires nécessaires pour notre santé mentale et physique que de plus en plus d’ouvrages scientifiques tentent d’expliquer. Bien que les causes scientifiques soient peu connues, de plus en plus de recherches s’accordent pour dire que les populations les plus exposées à la nature sont moins sujettes à développer des maladies.

Certaines études ont même proposé une “dose de nature” qui serait nécessaire pour induire un impact positif sur la santé. De ce fait, les personnes passant au moins 2 heures par semaine en nature, minimum 20 minutes à la fois, rapportent un meilleur état de santé et de bien-être que les personnes peu exposées à la nature.

Les effets positifs sur la santé sont alors nombreux :

  • Diminution de l’état de stress, d’anxiété et d’angoisse.
  • Diminution du risque de morbidité et de mortalité cardio-vasculaire.
  • Baisse de la tension artérielle et du rythme cardiaque.
  • Réduction de l’obésité, et du risque de développer un diabète de type 2.
  • Amélioration de l’humeur, de la santé mentale et de l’attention.
  • Amélioration globale de l’immunité.

Il est cependant important de rappeler qu’une reconnexion à la nature est nécessaire aussi pour prendre soin de la biodiversité. Les prescriptions de nature ne doivent pas être utilisées dans un but d’exploitation de la nature au bénéfice des humains. Ce concept s’intègre donc dans une démarche OneHealth : “une santé globale”.

Tour du monde des exemples « succès stories »

Bien que méconnu en Europe, le concept de prescription de nature n’est pas tout à fait nouveau.

Les pionniers de la connexion à la nature pour la santé mentale sont les Japonais, avec le “Shinrin Yoku” ou “bain de forêt”. Cette pratique thérapeutique est très populaire au Japon depuis les années 80. Elle invite les patients à passer un temps défini en forêt, en connexion avec cette dernière, pour améliorer la santé. Entre 2004 et 2012, le gouvernement japonais a investi 4 millions de dollars pour que le Shinrin yoku devienne un programme de santé national.

Les néo-zélandais sont également pionniers, puisqu’ils sont les premiers à avoir utilisé le terme “green prescription” en 1990. Leur programme consiste en la prescription d’activité physique en extérieur. La prescription verte a rapidement fonctionné en Nouvelle-Zélande, au point qu’il existe actuellement tout un système financé par le gouvernement pour permettre la “Green prescription”.

Depuis ces exemples, plusieurs pays ont développé la prescription de nature. Chacun avec ses spécificités. Aux USA, il existe une organisation nommée “Park prescription (PRA)” depuis 2017, grâce à laquelle les professionnels de santé peuvent prescrire à leurs patients de passer du temps dans un parc national. Des accords ont été définis entre les parcs nationaux et cette organisation, permettant l’accès gratuit aux parcs nationaux pour les patients recevant la prescription. Plus de 8000 parcs ont signé pour participer au projet. En Corée du sud, le programme de bain de forêt appelé “Salim yok” est pris très au sérieux par le gouvernement, qui a investi 140 millions de dollars pour développer des centres nationaux de santé par la forêt. En Angleterre, après le programme “Social prescribing”, le NHS (le service de santé publique d’Angleterre) a démarré le programme “Green social prescribing” en 2021, grâce auquel les professionnels de santé peuvent prescrire une activité sociale à faire en nature aux patients. Le gouvernement anglais a investi 5.77 millions de livres pour le développement de cette prescription.

Cette courte liste n’est pas exhaustive : il existe d’autres exemples, comme au Canada, en Écosse, en Allemagne, en Chine, etc. Le mouvement est lancé dans le monde et différentes organisations prennent le train en marche. Qu’en est-il pour la Belgique ?

Et en Belgique ? Wallonie ?

Du côté belge, il existe quelques initiatives qui prennent place petit à petit. Notamment en Flandre :

A l’Université d’Anvers, le professeur Hans Keune et son équipe travaillent actuellement sur le sujet et souhaitent étudier les bienfaits de la nature sur la santé humaine. En collaboration avec Dirk Avonts et Roy Remmen, il a écrit un livre intitulé “Natuur op dokters voorschrift” ou “Nature sur prescription médicale”, disponible en néerlandais

De plus, le médecin Lotte Mortier de Borger, a imaginé une prescription de nature pour ses patients. Diplômée de l’Université de Anvers, son mémoire de master cherchait à promouvoir le lien positif entre la santé humaine et la nature. Elle a donc imaginé un folder de prescription de nature qu’elle donne aujourd’hui, en tant que médecin généraliste, à ses patients. Elle a remarqué que ses patients adoptaient très bien ce concept, certainement parce qu’un conseil écrit, par le docteur, a plus de poids qu’un conseil oral.

L’hôpital de Courtrai est également en avance puisqu’il est le premier à avoir imaginé une prescription de nature pour ses patients. Cet hôpital a réaménagé tout son parc pour le rendre public, en y proposant diverses activités de connexion avec la nature.

Du côté francophone, les initiatives sont moins nombreuses mais pas inexistantes.

A l’Université de Bruxelles, Fanny Brunin, diplômée en Santé Publique, travaille actuellement sur une thèse questionnant le lien entre l’anxiété et la prescription de nature par les médecins généralistes. Parallèlement, les études menées par le CSS (Conseil Supérieur de la Santé) se sont penchées sur les concepts de villes bleues et vertes ainsi que sur le projet NAMED, mettant l’accent sur la végétalisation des villes et ses retombées sur la santé publique. Plus récemment, une maison médicale de Liège (Centre de Santé Intégrée des Carrières) s’est emparée de la question et tente de développer un projet pilote de prescription de nature.

Finalement, lorsque l’on zoome à l’échelle plus locale, il existe beaucoup d’initiatives pour tenter de rapprocher les humains à la nature. Parfois pour leur santé, parfois pour la santé de la nature. Diverses maisons médicales proposent des ateliers de potagers ou de marches. Certains agriculteurs sont impliqués dans le projet d’agriculture sociale de la Wallonie. Certaines associations sans but lucratif s’engagent à offrir des programmes éducatifs et des activités de sensibilisation, permettant ainsi la découverte de la nature et de la biodiversité spécifique à certaines régions. Parallèlement, l’émergence croissante de potagers communautaires témoigne de cette volonté collective de promouvoir une connexion avec la nature.

Il ne manque donc pas de motivation en Belgique pour préserver la nature et s’y reconnecter. Mais pour que ces initiatives locales se généralisent et deviennent pérennes, il est nécessaire que les autorités publiques s’emparent du sujet et soutiennent son développement. A la fois financièrement pour permettre aux structure initiatrices le développement et la transmission de leur projet mais aussi un soutien « politique » pour reconnaitre et officialiser ce concept et l’intégrer dans le fonctionnement de nos soins de santé.

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Crédit image d’illustration : Adobe Stock

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